De lutte en lutte : Du Traité d’Utrecht à l’école française

Aujourd’hui, Utrecht est une ville charmante et accueillante. Mais c’est ici que s’est amorcé en 1713 le recul de la France dans le Nouveau Monde et l’encre du Traité n’est toujours pas effacée. Un chronique de Réjean Paulin.

À Utrecht, la vie est belle en ce dimanche après-midi. On y sirote son café attablé à une terrasse, à trois pas du canal Oudegracht Ann de Werf. Kayaks et autres petites péniches glissent paresseusement sous les ponceaux. Utrecht est une ville charmante et accueillante.

Mais un recul de trois siècles dans l’histoire nous ramène à l’état minoritaire de la francophonie en terre d’Amérique.

 

Réjean Paulin (Francopresse)

 

 

Aujourd’hui, Utrecht est une ville charmante et accueillante. Mais c’est ici que s’est amorcé en 1713 le recul de la France dans le Nouveau Monde et l’encre du Traité n’est toujours pas effacée. Un chronique de Réjean Paulin.
De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.

C’est ici que s’est amorcé en 1713 le recul de la France dans le Nouveau Monde.

J’ai voulu respirer l’air de cette ville en songeant à l’état de l’éducation en français dans nos communautés minoritaires. C’est avec le Traité d’Utrecht que la condition minoritaire des francophones a commencé à germer entre nos trois océans, un état aujourd’hui particulièrement manifeste dans le domaine scolaire.

À l’Ile-du-Prince-Édouard, des pourparlers difficiles sont en cours sur la construction de nouvelles écoles. La Commission scolaire de langue française (CSLF) fait déjà le nécessaire pour aller devant les tribunaux en cas d’échec.

Une affaire de même nature traine à l’autre bout du pays. En Colombie-Britannique, on attend que la Cour Suprême se prononce sur une requête qui date de 2010. On y demande en vain des écoles comparables à celles des anglophones.

J’avais suspendu ce tableau au mur de l’Histoire avant de prendre l’avion pour poser le pied dans la ville du triste Traité, sans trop savoir ce que j’allais en tirer. La réponse m’a été donnée quelques minutes à peine après que le Boeing 787 eut pointé son nez vers le ciel.

Le hasard a fait en sorte que je me retrouve au côté d’une Acadienne qui en avait long à dire sur l’école française.

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Françine Allard. Oui, oui! Avec une cédille. Son nom ne s’écrit pas comme celui des autres. Elle n’est pas non plus comme les autres. En plus du français et de l’anglais, elle parle couramment quatre langues, dont le danois et l’espagnol. Elle a vécu dans huit pays et en a visité plus de cinquante.

Elle m’a raconté sa vie d’écolière. Son histoire est aussi celle de dizaines de milliers de jeunes francophones qui sont allés à l’école française d’un océan à l’autre, et celle d’écoliers qui, même aujourd’hui, n’ont pas les ressources éducatives dont ils ont besoin.

Elle a commencé l’école au milieu des années 70. À cette époque, le programme scolaire en langue française ne dépassait pas la sixième année. Elle craignait de ne pas pouvoir terminer son secondaire en français. Elle avançait ainsi, une année à la fois. Puis petit à petit, le système scolaire acadien a pris de l’expansion. La fin appréhendée reculait une année à la fois. Les 7e, 8e et 9e années se sont ajoutées. Elle les a passées dans des classes mobiles, ces espèces de baraques inconfortables souvent mal chauffées. Elle voyageait en autobus, deux heures par jour. Rien ne garantissait, dit-elle, que les programmes seraient maintenus.

À l’âge de 15 ans, elle s’en est mêlée. Appuyée du Conseil jeunesse provincial, elle s’est présentée devant l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse pour revendiquer l’accès à un programme complet de la 1re à la 12e pour tous. «On voulait que l’on nous écoute», dit-elle.

Ainsi fut l’école de Françine Allard : l’inquiétude jusqu’à la 6e année, des soupirs de soulagement quand les trois années suivantes se sont ajoutées, puis une période de revendication politique, le tout dans une école trop petite. C’est loin de la vie normale d’une écolière qui vit dans un pays où l’éducation est accessible pour tous. C’est loin aussi de l’égalité reconnue dans notre Charte, mais que l’on revendique encore au Canada.

En définitive, l’encre du Traité de 1713 n’est toujours pas effacée.