La vie des personnes LGBTQ2S+ : la quête constante d’une sécurité toute relative

Le 30 avril, Statistique Canada a révélé constate une hausse de 20 % du nombre de crimes motivés par la haine d’une orientation sexuelle, dont 38 délits en Ontario. Ce n’est qu’une partie de la réalité : les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuelles savent qu’en 2019, leur sécurité reste menacée. Leurs conditions de vie se seraient toutefois grandement améliorées depuis la décriminalisation il y a 50 ans.

 

Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

 

Francopresse a réuni des témoignages livrés au fil des années.

 

2019 : «Une femme m’a dit : t’as pas l’air lesbienne»

Cette photo a été publiée le 31 mars sur le compte Twitter @Canada, avec un message de la présidente de la Commission canadienne des droits de la personne, Marie-Claude Landry.

Entrevue avec une francophone du Nouveau-Brunswick.

«J’avais 16 ans quand j’ai fait mon coming out. Ça s’est très bien passé. Par contre, certaines de mes amies ont eu des histoires un peu tristes. J’ai une amie que sa mère a mise à la porte quand elle a su qu’elle était lesbienne. Une autre qui prenait le métro avec sa blonde s’est fait cracher dessus par un passant.

«Je n’ai jamais senti que mon homosexualité était un problème et je me suis toujours affichée. Par contre, dans ma famille, c’est un peu plus délicat. Quelques personnes craignent le regard des autres et entretiennent des idées fausses sur les homosexuels. C’est uniquement pour éviter une énième chicane que je reste anonyme aujourd’hui.»

«Mettons que je prends le taxi et que le chauffeur me demande si j’ai un chum, je ne vais pas toujours répondre que je suis lesbienne. Quand tu es ‘pognée’ toute seule avec un inconnu dans un taxi, tu ne sais jamais comment la personne peut réagir. Mais dans la rue, je marche main dans la main avec ma blonde, lorsque j’en ai une.

«Une femme m’a dit : ‘t’as pas l’air lesbienne’. Ce n’était pas pour m’insulter, mais sa conception était une femme avec des traits masculins. Certains pensent que des lesbiennes sont des femmes avec les cheveux courts. Il y en a aussi avec les cheveux longs!»

 

2018 : «Le café sur le balcon sans faire peur aux enfants»

Extrait d’un texte de l’Acadien Ronald Boudreau, enseignant, administrateur à la retraite et blogueur à l’ACELF, notamment sur la diversité.

«Quand on est gay, se sentir en sécurité prend un tout un autre sens. Il ne s’agit pas seulement de savoir que le quartier a un bas taux de criminalité, mais aussi de s’assurer qu’on peut bêtement sortir, tous les deux, le matin, prendre son café sur son balcon sans faire peur aux enfants – ou plutôt à leurs parents bienveillants qui sont en route pour l’église et qui ne veulent pas que leurs enfants voient ‘ça’.

«Deux types d’endroits permettent de vivre dans une sécurité relative à cet égard. Il y a le centre-ville de Toronto et celui de Montréal. Comme nous voulions un jardin, nous avions déjà éliminé cette option. Le parc LGBT s’est imposé comme la solution permanente la plus intéressante. Fait à noter, au Canada il n’existe que deux endroits du genre, à ma connaissance, et les deux sont dans la périphérie de Toronto.»

 

Les promoteurs des alliances allo-sexuelles/hétérosexuelles dans les écoles françaises, Patrick Dunn et Em Lamache, du Comité FrancoQueer de l’Ouest canadien. Photo : Cassandra Pigeon

2003 : «La gêne et le malaise qu’il avait aussitôt ressentis»

Citation d’une nouvelle intitulée À sa rencontre, de Jean-Paul Beaumier, dans le recueil Nouvel homme, Éditions des Plaines, Winnipeg, 2003.

«Il pensait à ce magazine qu’il avait trouvé dans la chambre d’Alexandre, à tous ces hommes photographiés dans des positions on ne peut plus suggestives, à la gêne et au malaise qu’il avait aussitôt ressentis. Alexandre pourrait rentrer d’un moment à l’autre et le trouver dans sa chambre, avec cette revue dans les mains, l’accusant aussitôt de ne pas respecter son intimité, de violer son espace. Il n’avait pas le droit, lui dirait-il sèchement au visage. L’expression qu’il décèlerait dans le regard de son fils serait encore plus dure que le son de sa voix.

«La peur l’envahirait, la peur de l’inconnu, du mal, et les mots lui manqueraient, comme ils avaient manqué à son père, pour signifier à son fils qu’il comprenait. Mais tout au fond de lui, il mesurait l’étendue de son incompréhension tandis que se creuserait le silence entre eux, sans qu’il pût y faire quelque chose. Tout se bousculait dans son esprit, le rejet des autres, le sida, la mort. Avait-il une responsabilité dans ce qui arrivait à son fils?»

 

1960 : «La solitude au milieu d’une société accouplée»

Extraits d’un récit intitulé «Un homme de 30 ans», de Gilles Delaunière, nom de plume d’un journaliste québécois dans l’Ouest canadien, dans la revue Les Écrits du Canada français, Montréal, 1960.

«Il existe des associations pour l’aide aux recherches sur le diabète, les soirées poétiques, l’amélioration des races porcines, les tulipes. Pour les hommes et femmes qui n’accrochent pas sur le sexe contraire, il existe les sentiments exprimés un jour par une des meilleures paroissiennes de Bellerive : ‘Cette race-là, il n’y a pas pire sur la terre. On devrait les tuer’. Après la haine et le ridicule voués à la race à laquelle j’appartiens, il n’y a, en effet, que la mort. […]

«Les matous se battent comme des fauves, les nuits d’été. […] On rencontre des prêtres, des professeurs, des fonctionnaires de cinquante ans, avec des yeux écarquillés et cernés, un peu égarés. Je ne veux pas avoir ces yeux si j’ai un jour quarante-cinq ans, je veux faire n’importe quoi pour ne pas porter ces yeux horribles, habitués à la nuit. […]

«Les Américains nous appellent gay. Il est gai, entre quinze et vingt ans, de se découvrir une infirmité qui ne conduit pas toujours à la création littéraire ou artistique, mais plus facilement à la prison ou à la folie. Il est gai, à trente ans, de se voir condamné à la solitude au milieu d’une société accouplée.»

 

2019 : «Difficile d’en parler dans un milieu francophone»

Entrevue avec Em Lamache, du Comité FrancoQueer de l’Ouest canadien, sur le développement d’AAH dans les écoles françaises et d’immersion dans le cadre d’une loi provinciale.

«Les alliances allo-sexuelles/hétérosexuelles dans les écoles sont tellement importantes parce qu’elles créent un espace sécuritaire et inclusif où on peut s’épanouir, peu importe comment on s’identifie. Certains jeunes ne vivent pas dans une situation familiale particulièrement ouverte. Ils ne peuvent pas autrement s’exprimer ou s’affirmer pleinement. Les AAH les appuient à travers leur processus de découverte de soi dans un milieu où ils n’ont pas besoin d’avoir peur.

«On fait des présentations sur les droits des jeunes et pour démystifier sur la diversité sexuelle et de genre. On veut que les élèves et le personnel comprennent mieux le vécu des LGBTQ. Il y a une certaine résistance et on a reçu des propos négatifs sur le travail qu’on fait, vu qu’on travaille dans les communautés francophones, où c’est difficile de parler de choses nouvelles.

«Le nouveau premier ministre [de l’Alberta] voudrait rendre le consentement parental obligatoire pour la participation des jeunes aux alliances. Ça risquerait de diminuer vraiment beaucoup le nombre de jeunes qui participent, si leurs parents sont homophobes ou transphobes. C’est particulièrement pour ces jeunes que ça existe.»

 

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