Changements climatiques : Un scénario catastrophique pour le Nord canadien

Francopresse. Le Canada se réchauffe deux fois plus vite, en moyenne, que la planète dans son ensemble. La hausse de chaleur dans ces régions nordiques serait trois fois plus rapide, et ces transformations seraient irréversibles.

Le Canada se réchauffe deux fois plus vite, en moyenne, que la planète dans son ensemble, et le niveau de la chaleur dans ses régions nordiques serait trois plus rapides qu’ailleurs, selon un rapport d’Environnement Canada publié le 1er avril. Le pire : ces transformations seraient irréversibles. Francopresse a récolté des témoignages du Grand Nord.

 

Une analyse de Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

 

Francopresse. Le Canada se réchauffe deux fois plus vite, en moyenne, que la planète dans son ensemble. La hausse de chaleur dans ces régions nordiques serait trois fois plus rapide, et ces transformations seraient irréversibles.
Depuis quelques années, note la résidente d’Iqaluit (Nunavut), Mylène Chartrand, des glaces se détachent du Groenland et se rendent jusque dans la baie Frobisher. Photo : avec l’autorisation de Mylène Chartrand.

Le Rapport sur les changements climatiques au Canada (RCCC) soutient que la température moyenne annuelle dans les provinces s’est réchauffée de 1,7 °C depuis 1948. Les taux sont plus élevés dans les Prairies et le Nord de la Colombie-Britannique tandis que dans les territoires et l’Arctique, la température moyenne annuelle aurait augmenté de 2,3 degrés.

Pour mettre en perspective, la National Oceanic and Atmospheric Administration des États-Unis enregistre sur la même période de 70 ans une hausse d’environ 0,8 °C des températures moyennes mondiales. La cible globale de l’Accord de Paris vise à contenir le réchauffement à 1,5 °C.

Le député Kevin O’Reilly des Territoires du Nord-Ouest est témoin des transformations, en commençant par la présence d’espèces jamais vues dans le Nord. «On voit maintenant des pies passer l’hiver à Yellowknife, ce que je n’ai jamais vu depuis mon arrivée ici il y a 30 ans.»

 

Érosion des routes, bris de conduites d’eau et d’égout

«Dans la partie sud, note l’Ontarien d’origine, on a commencé à voir des chevreuils porteurs de différentes sortes de maladies et de parasites qui peuvent être transmis à d’autres espèces comme l’orignal et le caribou.»

Le député territorial de Frame Lake évoque la saison de feux de forêt, plus intense et plus longue, affectant la qualité de l’air et donc la santé de personnes ayant des malades respiratoires telles que l’asthme. Le dégel généralisé du pergélisol touche également la qualité de l’eau.

«La fonte apporte une grande quantité de matière organique dans les cours d’eau qui deviennent plus sales avec le carbone et qui retiennent la chaleur plus facilement. L’impact se fait sentir aussi sur les infrastructures : l’érosion de routes, les bris de conduites d’égouts et d’eau potable. Il faut dépenser davantage pour maintenir et renouveler ces systèmes à Yellowknife.»

Être témoin de tels bouleversements au cours d’une vie n’augure rien de bon, estime Kevin O’Reilly. «Quand on perd des surfaces normalement glacées durant toute l’année et que le sol exposé retient de plus en plus de chaleur, on entre dans un cercle vicieux qui va accélérer le changement climatique et affecter le sud du Canada.»

 

100 millions de tonnes de glace changée en boue

À Iqaluit, au Nunavut, les infrastructures les plus touchées seraient les pistes de l’aéroport rendues instables à cause du dégel, menaçant la sécurité des déplacements en avion. Les édifices seraient aussi parmi les victimes du réchauffement, selon Mylène Chartrand, la coordonnatrice du journal Le Nunavoix.

«Les maisons ne sont pas construites sur du ciment, mais sur des pilotis. Si le sol dégèle, ça veut dire qu’il faut des pilotis encore plus profonds pour éviter que ça bouge. Va falloir réévaluer les normes de construction.»

Dans ce territoire, on parle de réchauffement, mais surtout de changements, souligne-t-elle. «Déjà, on a des conditions assez extrêmes, mais les changements ici affectent beaucoup la prévisibilité de la météo. On a eu par exemple des tempêtes de vent de 140 km.»

Les bouleversements auraient un impact sur le cycle des saisons et sur la vie quotidienne des Inuits. La plupart des communautés sont situées sur la mer et une grande partie de la population vit de chasse et de pêche.

«L’océan est au centre du mode de vie des Inuits, explique Mylène Chartrand, ils sont confrontés directement. Ils font beaucoup de sorties et normalement les pistes de motoneige sont praticables jusqu’en juin. Ça devient problématique parce que [le printemps] commence plus tôt.»

Les gens se parlent de leurs déplacements pour la chasse. Le dégel fait partie de ces conversations. «Parfois, il y a des accidents qui arrivent, et des décès. Il faut être de plus en plus prudent.»

Aux Territoires du Nord-Ouest, les glissements de terrain résultant du dégel du pergélisol sur l’ile de Banks, tout au nord, se sont multipliés par 60 depuis 1984, selon un article du Globe&Mail du 3 avril. La détérioration des berges en marées de boue a été documentée par l’Université d’Ottawa grâce à des photos satellitaires.

Jusqu’à présent, des montées subites de chaleur ont transformé en bouette quelque 100 millions de tonnes de glace, des reliques de l’âge des glaciers. Des photos de l’espace ont également révélé des changements de la couleur de l’eau, du bleu au turquoise, des quelque 250 lacs de l’ile.

 

Hausse d’environ un mètre du niveau de l’Atlantique

L’État de l’Alaska aurait connu fin mars plusieurs semaines de douceur hors normes, avec des températures par endroits dépassant de 15 °C les normales, suivant un début d’année exceptionnellement doux. Plusieurs villes situées sur la façade arctique, a rapporté la SRC, auraient connu des températures jusqu’à 20 °C au-dessus des normales.

Avec l’initiative Le Canada dans un climat en changement : faire progresser nos connaissances pour agir, lancée en 2017, Ottawa s’est engagé dans un processus d’évaluation à long terme. Le Rapport sur les changements climatiques au Canada (RCCC) est le premier produit de cette évaluation, l’œuvre de scientifiques d’Environnement et du Changement climatique, de Pêches et Océans et des Ressources naturelles, appuyés par des universitaires.

Selon les auteurs, des précipitations plus fortes augmenteront les probabilités d’inondation en milieu urbain, alors que des vagues de chaleur feront accroitre les risques de sècheresse et d’incendies de forêt. Ils prévoient aussi une hausse préoccupante du niveau de l’eau le long des côtes des océans Atlantique, Pacifique et Arctique. D’ici 2100, le niveau de mer dans l’Atlantique monterait de près d’un mètre.

 

La prospérité liée à trois grandes entreprises minières

Le gouvernement des TNO reconnait le changement climatique, mais n’aurait pas encore pris acte de l’ampleur des dégâts, explique le Kevin O’Reilly. «Il y a très peu d’appétit pour réduire les gaz à effet de serre (GES), qui sont minimes dans le grand portrait canadien. Nous avons une économie largement fondée sur l’extraction de ressources non renouvelables.»

Trois grandes entreprises minières seraient responsables de 15 à 20 % des GES. Mais selon le député, le gouvernement considère que la prospérité est liée à cette industrie et entend continuer son développement. Les TNO ont toutefois signé l’entente fédérale relative à la taxe sur le carbone. «Le cabinet a vu cette signature comme une espèce d’échange, dit-il. Nous allons signer votre plan en échange d’investissements pour développer des infrastructures pour notre économie – qui restera fondée sur l’extraction de ressources.»

Le lancement du RCCC a coïncidé le 1er avril avec l’application de la taxe sur le carbone dans quatre juridictions : la Saskatchewan, le Manitoba, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick. Sous la gouverne de conservateurs, les provinces ont intenté une poursuite contre l’administration libérale à Ottawa. L’enjeu du climat et de la taxe sur la pollution s’impose dans la campagne électorale fédérale de 2019.