En réponse à 747 millions de francophones dans le monde d’ici 2070. Comment compter les francophones?

Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF)

Alexandre Wolff, responsable de l’Observatoire de la langue française (Organisation internationale de la Francophonie)

 

Les assertions de M. Ozouf Sénamin Amedegnato sur la manière dont l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) établit ses estimations du nombre de francophones dans le monde, reprises dans un article récent paru sur Francopresse, nous obligent à rétablir la vérité auprès de vos lecteurs.

En effet, ce qu’il avance (nous additionnerions les populations totales des pays membres de l’OIF) est absolument inexact et nous prenons au contraire grand soin à distinguer la réalité linguistique de la photographie démographique. D’ailleurs, si nous procédions comme il l’indique, nous n’aurions pas 300 millions de francophones, mais 1,3 milliard! Pour le seul continent africain, nous excèderions le milliard de locuteurs. Comme nous l’expliquons longuement dans notre ouvrage, La langue française dans le monde[1], et comme il est développé dans une note[2] de recherche pilotée par l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF) de l’Université Laval, nous ne considérons comme francophones, que les personnes qui sont capables de s’exprimer en français et de le comprendre. Pour l’Afrique, l’essentiel des estimations ne retient même que ceux qui savent le lire et l’écrire. En témoignent les pourcentages de francophones par rapport à la population totale que nous indiquons à chaque fois et qui sont presque toujours inférieurs à 50 % sur ce continent (cf. le tableau des statistiques par pays).

Il n’en demeure pas moins vrai que la majorité (59 %) des «locuteurs quotidiens» de français — ceux qui résident sur des territoires où l’usage du français est courant, même s’il n’est pas exclusif — se trouvent aujourd’hui en Afrique et que leur nombre ne cesse de croître (+17 % entre 2014 et 2018). Comme nous l’analysons en détail dans notre ouvrage, les conditions de la poursuite de cette tendance méritent d’être examinées avec sérieux avant de prédire l’avenir assuré de la langue française et nombre d’entre elles restent incertaines, au premier rang desquelles la question de l’éducation. Ainsi, les projections oscillent entre 477 et 747 millions de francophones à l’horizon 2060.

Enfin, s’il est vrai, comme l’avance M. Amedegnato, que le français pratiqué en Afrique a ses spécificités (comme celui pratiqué en France, au Québec ou en Belgique!), elles constituent une richesse et permettent à la langue française d’évoluer et de rendre compte de toute la diversité des cultures que cette langue en partage met en relation. La Francophonie, inspirée par ses pères fondateurs (Senghor, Bourguiba, Diori, Sihanouk…) et tous les pays qui ont fait de cette langue un instrument de leur développement à partir des indépendances, a d’ailleurs toujours promu et valorisé les langues et les cultures nationales et continuera de le faire.

 

[1] La langue française dans le monde, édition 2019 (OIF/Gallimard, Paris, mars 2019, 368 p.)

[2] BECK Baptiste, MARCOUX Richard, RICHARD Laurent, WOLFF Alexandre : « Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques » http://www.odsef.fss.ulaval.ca/sites/odsef.fss.ulaval.ca/files/odsef-lfdm-2018.pdf.