Sécurité linguistique : Libérer l’accent

« Névouzanhéga »…  

Je ne serais pas étonné que quelques lecteurs réagissent par un « kocéça! » ou une autre expression d’usage courant en lisant ce drôle de terme. Pourtant, c’est du français… Enfin, une sorte de français comme il en existe beaucoup d’autres.

 

Réjean Paulin (Francopresse)

 

Radio-Canada diffusait le 4 mars un reportage sur le français parfois hésitant du premier ministre, Justin Trudeau. Il lui arrive de trébucher en cherchant ses mots. Par exemple, il est passé à un cheveu de dire « sécuré » alors qu’il répondait à une question qu’on lui avait posée à la Chambre des Communes.

Le reportage a bifurqué vers les francophones vivant en milieu minoritaire, chez qui on observe le même malaise. On y voit une certaine timidité accompagnée de ce sentiment fort désagréable que son français n’est jamais à la hauteur.

On a entendu un Franco-Albertain et une Franco-Ontarienne, les deux avec un très fort accent régional. La directrice générale de la Fédération de la jeunesse canadienne-française, Josée Vaillancourt, fait état d’un « malaise, d’un sentiment d’infériorité » parmi ces francophones qui baignent dans un univers anglo-saxon.

 

Des comparables, vraiment?

Posons la question. Le problème ne vient-il pas du piège de la comparaison? N’est-ce pas ce que le Québec a déjà vécu? Il y eut une époque pas si lointaine où on escamotait moins les syllabes dans les téléromans québécois qu’on le fait maintenant. On tentait dans une certaine mesure de se rapprocher d’un français dit international.

Pas besoin de chercher loin pour entendre la différence avec aujourd’hui. Elle est palpable entre le bon vieux Séraphin de l’époque de la télévision en noir et blanc et Les pays d’en haut, édition 2019.

Le français québécois a trouvé ses lettres de noblesse. La langue courante est maintenant véhicule d’expression et de création. En d’autres mots, finis les complexes. « On parle comme on parle, ça finit là! »

La langue est avant tout un moyen de communiquer. On articule ses premiers mots par nécessité, avec l’accent de ses proches plutôt qu’en copiant dictionnaires, grammaires et guides phonétiques.

Dans mon patelin, au tour de la table familiale, je m’exclamerais « A lé ti bonne, c’te tarte-là », en parlant de la tarte aux raisins que ma mère cuisinait. Que l’on me serve un éclair au chocolat dans une fine pâtisserie française… « Un délice », je dirais, conscient de la langue de mon interlocuteur.

Bien sûr, il faut préserver sa langue tel un précieux patrimoine en cherchant à en améliorer l’usage. Toutefois, le complexe quotidien est difficile à porter. Craindre que la moindre de nos fautes puisse nous attirer quolibets ou railleries a de quoi paralyser l’expression spontanée.

Je reviens au « Névouzanhéga ». Je rentrais d’un séjour en France. J’y avais passé dix mois à faire sourire nos cousins avec mon accent, à expurger de mon vocabulaire, mots et expressions qu’on ne comprenait pas. J’ai croisé un groupe de musiciens de Montréal dans le 747 qui me ramenait au pays.

À l’atterrissage, le plus volubile interpelle ses camarades. C’était le temps de descendre. « Névouzanhéga… » Venez-vous-en les gars… On est ici bien loin des classiques… Aucun français n’aurait compris. Pourtant ce Québécois était parfaitement sûr de lui. Pas un rictus de gêne ne ridait son visage.

Qu’on le veuille ou non, c’est la langue que ces gars avaient apprise avec les mots qui sortent du corps, quand ils sont nécessaires, et pas seulement de la mémoire.

Oui, il faut protéger sa langue, la développer et l’enrichir. Peut-être faut-il en même temps être plus indulgents entre nous plutôt que d’étouffer notre « parlure » dans une gêne suffocante… En pinçant un chérubin sur la joue, un Français dirait « ADORABLE ». « T’es donc ben mignon, toé! » est tout aussi expressif. Pourquoi pas si la phrase fait plaisir au bambin?

Il me semble qu’il vaut mieux parfaire sa langue par amour pour ce qu’elle est plutôt que de chercher à atteindre un échelon prétendument supérieur.