Journée internationale des femmes : Gertrude Laing, la voix féminine de la Commission Laurendeau-Dunton

Pendant six ans, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme sillonnera le Canada. Coprésidée par le directeur du Devoir, André Laurendeau, et le recteur de l’Université Carleton, Davidson Dunton, la Commission compte dix commissaires, tous bilingues, un par province. Ou plutôt une pour le Manitoba : Gertrude Laing.

 

André Magny (Francopresse)

 

Gertrude Laing, avec l’autorisation des Archives provinciales de l’Alberta.

En 1963, hormis les nombreuses coupes Stanley du Canadien, les raisons pour les Canadiens français de se trouver bons étaient plutôt rares. Les conseils scolaires francophones d’un bout à l’autre du Canada, le drapeau franco-ontarien, la création du Parti acadien, tout cela était encore loin.

Au Québec, cependant, les choses commençaient à bouger. Les Libéraux de Jean Lesage étaient au pouvoir avec leur lot de transformations comme la nationalisation du réseau hydroélectrique et la création de grands ministères visant l’affirmation des Québécois tel celui des Affaires culturelles. Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Front de libération du Québec (FLQ) se font aussi entendre.

Sentant la soupe chaude entre les anglophones et les francophones, c’est dans ce contexte que le premier ministre canadien de l’époque Lester B. Pearson propose la création de cette importante commission d’enquête. Il en résultera un rapport de six volumes et la Loi sur les langues officielles.

 

Une femme… neuf hommes

Au sein des dix commissaires que Pearson souhaitait bilingues et qu’il nommait en raison de leurs mérites, il fallait une femme. Ce sera Gertrude Laing.

Née Gertrude Amies en Angleterre en 1905, elle grandit à Winnipeg. Très tôt, elle s’intéresse au français. La langue de Molière la séduit à l’âge de 13 ans. Elle finira par recevoir une bourse qui lui permettra d’aller étudier à la Sorbonne. Dominique Lapointe, professeur associé au Département de français, d’espagnol et d’italien à l’Université du Manitoba, a retracé dans The Manitoban, le journal étudiant de cette université, le fait qu’elle avait été élue en 1924, « vice-présidente du Fourth Year French Club du département de français de l’Université du Manitoba ». Quatre ans plus tard, elle y sera également embauchée comme Lecturer, l’équivalent en quelque sort d’un professeur associé.

De son côté, Valérie Lapointe-Gagnon, professeure adjointe en histoire et droits linguistiques à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta s’est intéressée au personnage. Elle a d’ailleurs consacré un passionnant article fort bien documenté sur cette humaniste. En 2017, dans la Canadian Historical Review, l’universitaire y fait publier le texte De « ménagère » à commissaire : la trajectoire de Gertrude Laing, 1905–1971. Les guillemets à ménagère sont importants. Alors qu’elle a suivi des études supérieures à la Sorbonne — ce qui est peu fréquent à l’époque —, au sein de la Commission, on la présente comme femme au foyer, ce qui n’est évidemment pas le cas chez les hommes. « Il se peut cependant que ce soit elle qui se soit approprié ce titre », si la professeure se fie à certaines de ses sources. Mme Lapointe-Gagnon raconte qu’elle a hésité avant de prendre le poste. Une amie avait pris soin de préparer le terrain. Elle ne comprenait pas pourquoi elle accepterait une telle proposition si on la lui faisait, prétextant qu’elle ne connaissait rien au Canada français et qu’elle n’était pas « réellement qualifiée » pour un poste de commissaire. Elle finira tout de même par accepter, mais un peu de reculons. « C’est typique du manque de confiance des femmes de l’époque », constate la professeure du Campus St-Jean.

Selon l’auteure de l’essai sur la Commission Laurendeau-Dunton, Panser le Canada, de cette femme capable de prononcer des discours politiques sérieux, se dégage aussi le portrait d’une société soumise en 1960 à des tensions linguistiques. Le fait de s’être hissée jusqu’au poste de commissaire uniquement grâce à ses compétences illustre à la fois la volonté de Gertrude Laing de témoigner de son amour du français, mais aussi de sa volonté de dépasser les structures traditionnelles que subissaient les femmes de l’époque. L’article de Mme Lapointe-Gagnon décortique parfaitement l’univers des commissions que le Canada a connues dans les années 1960, dépeignant celles-ci « comme un univers genré où les hommes occupent le sommet de la hiérarchie. »

 

Une visionnaire

Dans ses archives, l’Université de Calgary lui a consacré un fonds spécial répertoriant autant les procès-verbaux de la Commission, les interventions de Mme Laing qu’une lettre adressée à Pierre-Elliott Trudeau.

Elle qui fut décorée de l’Ordre du Canada a aussi accumulé les doctorats honorifiques. Professionnellement, elle s’est notamment retrouvée présidente du YWCA en plus d’avoir fait partie du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), d’avoir œuvré dans le développement communautaire et d’avoir servi au sein de la délégation canadienne lors de la 18e assemblée de l’UNESCO à Paris. Décédée en 2005, la « ménagère » aura vécu son bilinguisme sur plusieurs fronts!

Quand en 1980, le recteur de l’Université du Manitoba, Ralph Campbell, décerne un doctorat honoris causa à Gertrude Laing, il ne manque pas de mentionner que celle-ci « a écrit des ouvrages influents » tout en saluant son enseignement du bilinguisme et du biculturalisme qu’elle faisait avec passion selon ceux qui l’ont connue. Mais surtout, il a qualifié la native du Kent de « visionnaire » et salué son leadeurship.