Entrevue avec Joseph-Yvon Thériault : Le réveil du Québec pour la francophonie canadienne

L’Eau vive, Sask. Les événements qui ont marqué l’automne peuvent-ils laisser entrevoir un changement politique du Québec à l’égard des francophones du Canada? Le sociologue Joseph Yvon Thériault analyse, sur invitation de L’Eau vive.

Depuis les commentaires incendiaires de Denise Bombardier à l’égard des francophones du Canada et ensuite suivis par la suppression de l’Université francophone de l’Ontario et du Commissariat aux services en français par le gouvernement Ford, la grogne des francophones du Canada se fait entendre d’un océan à l’autre. Ce qui est toutefois étonnant, sinon historique, c’est l’expression de solidarité des Québécois et du gouvernement du Québec.

 

Frédéric Dupré (L’Eau vive)

 

L’Eau vive, Sask. Les événements qui ont marqué l’automne peuvent-ils laisser entrevoir un changement politique du Québec à l’égard des francophones du Canada? Le sociologue Joseph Yvon Thériault analyse, sur invitation de L’Eau vive.
Le sociologue Joseph-Yvon Thériault

Depuis quelques semaines, on parle de la francophonie canadienne dans les médias québécois, que ce soit à Tout le monde en parle, dans les émissions société ou culturelle à Radio-Canada ou encore dans les grands journaux tels que La Presse ou Le Devoir. Bref, on a rarement autant parlé des francophones du Canada au Québec.

Encore, dans le journal Le Devoir du 9 décembre dernier, un texte d’opinion de Pierre Nepveu appelait à repenser l’identité québécoise. L’auteur souligne que depuis le début des années soixante, le Québec s’est bel et bien refermé sur lui-même en reléguant les minorités francophones du Canada dans une grande noirceur comme le rappelait Denise Bombardier ou encore René Lévesque avec ses « dead ducks » dans les années 1970. « Il importe que les Québécois admettent que leur identité n’est pas que territoriale […], elle est le résultat de migrations successives créant une diaspora nombreuse, diversifiée », écrit Pierre Nepveu.

L’Eau vive a voulu comprendre si cet élan de solidarité exprimé par les Québécois dans les médias, les gouvernements, les villes de Québec et Montréal et par l’Assemblée nationale peut laisser entrevoir un changement politique du Québec à l’égard des francophones du Canada.

Joseph Yvon Thériault, observateur aguerri de la réalité de la francophonie en milieu minoritaire et sociologue basé à l’Université du Québec à Montréal, est originaire de l’Acadie. Il a accepté de livrer son analyse de la situation politique.

 

EV : Est-ce inusité de voir autant d’intérêt de la part des Québécois pour les enjeux de la francophonie canadienne?

JYT : C’est tout à fait exemplaire. Il n’y a presque pas de chroniqueur qui n’en a pas parlé. Le drapeau franco-ontarien a été levé à Montréal et à Québec. C’est du jamais vu. Ça correspond à un nouvel état des lieux où il y a une nouvelle sensibilité du Québec pour la francophonie. Cela s’inscrit peut-être dans l’idée que le Québec se cherche dans l’affirmation de sa francité. On peut interpréter cela dans le déclin du mouvement souverainiste. Si l’affirmation nationale du Québec ne passe pas par l’indépendance, peut-elle passer par d’autres moyens d’affirmation politique, dont la défense de la francophonie au Canada?

 

EV : Voyez-vous un rôle nouveau au Québec dans la francophonie canadienne?

JYT : Le Québec a beaucoup évolué au cours de la dernière décennie. Je ne vois pas un rôle direct du Québec au Canada français. Il ne peut pas implanter une université française en Ontario, mais je vois que la reconnaissance que la francophonie est différente du multiculturalisme parce que c’est un peuple fondateur et que cela fait partie de la dualité canadienne. Là, le Québec peut jouer un rôle important. Quand le Québec se détourne de la question de la souveraineté, c’est dans ce sens-là que je vois un rôle politique important pour le Québec dans la francophonie canadienne. Mais cela se joue à deux, il faut que les francophones hors Québec acceptent qu’il joue ce rôle.

 

EV : Que pourrait retirer le Québec d’accroître sa présence dans le reste du Canada?

JYT : À plusieurs égards, le Québec pourrait bénéficier d’être plus présent pour la défense de la dualité linguistique. D’une part, les millions de francophones sont des consommateurs de culture francophone, ce n’est pas rien pour une population du Québec. C’est le prolongement de son identité culturelle qui n’est pas à dénigrer. Mais d’autre part, c’est aussi l’idée que la place de la francophonie dans le Canada c’est un renforcement de la place du Québec. Le Québec devient plus fort parce qu’il devient le porte-parole de la francophonie, ce qui est un élément constitutif du Canada. Il a un intérêt à gagner cette position à l’échelle nationale.

 

EV : Que pensez-vous que les leaders de la francophonie canadienne peuvent espérer de la part du Québec?

JYT : Le fait que le premier ministre du Québec a affirmé qu’il s’opposait à Doug Ford est un test significatif et important. On pourrait imaginer que le Québec peut avancer des ententes, des collaborations de services, et ce, en étant certain que le Québec ne peut pas s’ingérer dans les autres provinces. Mais, c’est dans une forme de mesure de réciprocité, ce que René Lévesque soutenait dans les années 1970 : « si vous faites cela, nous on va participer aussi ». Mais pour moi le rôle du Québec restera un rôle d’appui politique à la fois dans la vision du Canada et auprès des communautés francophones, mais il ne sera jamais le maitre d’œuvre. Je pense que la francophonie canadienne attend que le Québec joue son poids politique fort en faveur de la francophonie.