Des communautés francophones à peu près disparues : les mots de Denise Bombardier

Réjean Paulin, chroniqueur (Francopresse)

Les communautés francophones minoritaires ne sont pas à peu près disparues, quoi qu’en ait dit Denise Bombardier à Tout le monde en parle le 21 octobre. À ses propos catégoriques, j’oppose mes observations.

Dans ce pays, j’ai vu le soleil se lever sur l’Atlantique et se coucher sur le Pacifique. Je l’ai vu aussi se trainer en longueur sous les latitudes des Territoires du Nord-Ouest. Aube et crépuscule durent longtemps sous les aurores boréales et finissent par se confondre en automne. Du français ? J’en ai vu et entendu partout, pas comme au Québec, bien sûr, mais il était bien vivant.

 

Une pléthore d’exemples

Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel… Leur voix agrémentait l’ambiance du Java Roma, un café de Yellowknife. Je venais de m’entretenir avec la directrice d’une école française où les élèves étaient trop nombreux. En manque d’espace, elle devait emprunter des locaux à l’école anglaise voisine.

Le lendemain, j’ai rencontré un Rwandais d’abord débarqué au Québec à l’époque du génocide, qui a par la suite vécu sa francité en Alberta avant de déposer ses pénates sur les berges du Grand lac des Esclaves.

Il y a quelques années, j’ai passé une journée à vivre en français à Edmonton, dans le quartier de la paroisse Saint-Joachim.

J’ai vécu en français pendant deux ans en Saskatchewan au milieu de Fransaskois opiniâtres et fiers de leurs origines.

Sur la Robsonstrasse à Vancouver, je franchissais le seuil d’une librairie alors que le libraire répondait au téléphone… « Le bouquineur, bonjour. » C’est vrai que c’était dans les années 80, mais quand même…

À Kemptville, au sud d’Ottawa, une petite école toute récente comptait une quarantaine d’élèves il y a deux ans. Elle a doublé ses effectifs depuis. Nous sommes pourtant en plein cœur du Haut-Canada.

Chéticamp, la Baie Sainte-Marie, Port-au-Port, Mont-Carmel, Caraquet… Nous sommes en Atlantique… Partout, on trouvera un interlocuteur pour partager la langue de Molière.

Ce sera pareil à Sudbury, Saint-Boniface, Gravelbourg, Whitehorse… Là, nous sommes à des milliers de kilomètres du Québec.

 

Des défis indéniables

On est peut-être loin de l’effervescence du Plateau Mont-Royal ou du charme typiquement français du Vieux-Québec, mais ces francophones ne manquent pas de caractère.

Bien sûr, il ne faut pas fermer les yeux sur les écueils, obstacles et défis. L’assimilation continue de gruger les effectifs. Des élèves parlent anglais dans les corridors des écoles françaises pourtant acquises de chaude lutte par des parents déterminés à léguer leur héritage culturel à leur descendance.

Rien n’est acquis. Jour après jour, il faut lutter pour survivre, grandir et s’épanouir. La ténacité y est une règle de vie. Des organismes comme la Fédération nationale des conseils scolaires francophones ne lâchent jamais la bride. En Atlantique, la Société nationale de l’Acadie vient de tenir des assises sur l’immigration francophone.

Le milieu francophone minoritaire constitue en soi une société bien vivante, active, qui veut vivre et grandir.

Quoi qu’on en dise, cette société a déroulé le tapis francophone sur près de cinq fuseaux horaires, en touchant trois océans. Il n’y pas un pays au monde où notre langue a atteint pareille étendue.

Bien des Québécois ont lu Antonine Maillet et Gabrielle Roy, chanté les refrains de Daniel Lavoie ou de Carmen Campagne… Une Acadienne, deux Franco-Manitobains, une Fransaskoise…

En fait, ces francophones étendus en une mince toile sur un immense territoire sont un prolongement de la francité québécoise.

La présence du Québec dans la fédération canadienne n’est pas étrangère à leur existence, c’est vrai. Il faut par contre reconnaitre que l’attachement à leur culture et leur ardeur à la protéger n’appartiennent qu’à eux. Ils méritent un juste constat, celui d’une société tenace toujours décidée à franchir les siècles. À peu près disparus ? Pas vraiment.