Registres météo : On brûle ou on gèle ?

Elsie Suréna (Le Nord)
Pendant près d’un demi-siècle, Clément Forcier a tenu fidèlement un registre météo. Mais on trouve aussi dans ses carnets d’importants éléments du parcours d’un homme venu s’installer dans le Nord de l’Ontario dans les années 1930.
Claire Forcier

Pendant près d’un demi-siècle, Clément Forcier, le père de Claire Forcier, a tenu fidèlement un registre de la température du jour dans sa localité du Lac-Ste-Thérèse, tout près de Hearst, dans le Nord ontarien. Sa fille a donc hérité d’une belle pile de carnets, où figurent aussi d’autres détails de la vie d’un pionnier. Elle a maintenu la tradition et a répondu aux questions du journal Le Nord.

Le Nord (LN)  : Pourquoi tenir un registre de températures ?

Claire Forcier (C. F.) : Lui, c’était surement pour l’agriculture. Venant de Saint-Jérôme, au Québec, la température était quand même différente. Il a été à l’école d’agriculture à Oka et tenait déjà son registre là-bas en 1931. Il a commencé ici en 1937 et a continué jusqu’à sa mort en 1980, mais pas très fidèlement les derniers temps. Il notait ce qu’il avait semé, le prix de certains produits, parlait de son cheval et d’autres affaires personnelles. Là, par exemple, il écrit que le 15 juin 1942, il a été à Cochrane pour se faire naturaliser parce qu’il était né au Rhode Island, aux États-Unis. C’était donc aussi son journal, mais plus en rapport avec l’agriculture.

LN : Quoi d’autre dans ces carnets ?

  1. F. : J’ai trouvé aussi les amours à mon père.

LN : Ah oui ? Parlons-en !

C.F. : (rires) Il a écrit : « J’ai donné un chapelet brodé d’or à Alice ». On ne sait pas qui elle est, Alice, mais ma mère a parlé d’elle quelquefois.

LN : Et que dit-il de son cheval ?

  1. F. : Justement, il a noté un 1er  janvier : « Ça commence mal, mon cheval est mort ». Aussi : « J’adopte cette année pour maxime Toujours mieux ». Ça, c’était en 1935, il était encore au Québec.

Ce que je trouve intéressant, c’est quand il s’en vient dans le Nord de l’Ontario. Le 7 octobre 1937 : « Mon char est chargé, en route pour Hearst. » Le char, c’était un wagon de train. « Ce matin, je me réveille tout gelé, à Joliette ». Ensuite le 9, « Je suis en route pour Parent ». C’est en Abitibi, çà. « On se fait brasser pour vrai en char ». On est rendu au dimanche 10 : « Je pars de Parent sans pouvoir aller à la messe ». À un moment donné, il n’était plus si religieux parce que les curés avaient dit : « Allez-vous-en en Ontario, là il y a de l’ouvrage. On va vous donner des terres, tout ce que vous avez à faire c’est de les cultiver ». Mais moi, mon père m’a dit qu’ils avaient juste oublié de lui dire que l’été durait trois semaines (rires). Mais il n’est pas encore arrivé, là. Le 12 octobre : « Ce matin je me réveille, la terre est couverte de neige à Cochrane ».

LN : Donc le voyage durait plusieurs jours et il dormait dans le train ?

  1. F. : Oui, oui. Il est parti le 7 octobre et est arrivé le 12. La voie ferrée faisait un grand tour. Ça partait de Saint-Jérôme, montait à Parent dans le nord du Québec pour venir dans le nord de l’Ontario. Le voyage était long, et quand mon père a connu ma mère à partir d’une annonce placée dans le Bulletin des Agriculteurs par ses sœurs pour lui jouer un tour, mon père a promis, pour la marier, de la ramener dans sa famille de 14 frères et sœurs chaque année. Il a tenu sa promesse et on est allé chaque année d’abord en train, ensuite en pick-up. Et ça prenait un bon trois jours.

LN : Que disait la fameuse annonce ?

  1. F. : Femme, 28 ans, recherche homme de 25 à 35 ans pour fonder une famille. C’est ces détails-là qu’il y avait là-dedans. Mon père a lu ça et a écrit à ma mère. C’est ainsi qu’ils sont devenus des correspondants pendant environ six mois, ensuite il est allé la voir à Montréal en passant d’abord chez le curé de la paroisse qui lui a dit que c’était une bonne famille. Quand il est entré chez elle, ma mère faisait du repassage et il a dit qu’il trouvait qu’elle repassait bien (rires). Ils se sont mariés le 8 mars 1941. Rendue au Lac-Ste-Thérèse, ma mère a pleuré pendant deux jours en voyant la cabane en bois rond, sa nouvelle demeure, et l’eau gelée dans le canard, se demandant ce qu’elle avait fait là. Après ces deux jours, elle s’est dit : « Voyons donc, j’y suis, j’y reste puis je vais m’arranger pour aimer ça ». C’est comme ça qu’elle s’est raisonnée.
Lac-Sainte-Thérèse

LN : Finalement, à la mort de votre père vous avez repris la notation des températures. Pourquoi ?

  1. F. : Oui, mais fin 1995. Je note en général minima et maxima. Je crois que c’est parce que j’ai un jour retrouvé dans mes affaires un agenda de cinq ans comme ceux de mon père, mais non utilisé. On tenait un « diary » dans le temps et je l’avais surement acheté pour ça. Le 1erjanvier 96, j’ai noté : « C’était -32 oC à 9 h ». Pas de maximum cette fois-là, mais lever et coucher du soleil. Aussi, « 3e vol de Julien », mon fils qui suivait un cours de pilotage. J’ai continué ainsi depuis 23 ans, sans manquer une année jusqu’à présent !

Qu’allez-vous faire de ces documents ?

  1. F. : Ceux de mon père iront aux archives de la région. Moi, je vais continuer, mais je ne sais pas jusqu’à quand.