Élections du Nouveau-Brunswick. Des jeux politiques dangereux pour les francophones

Lucas Pilleri (Francopresse)

 

Le 24 septembre, les Néo-Brunswickois ont voté : les libéraux de Brian Gallant et les progressistes-conservateurs de Blaine Higgs sont arrivés en tête, au coude-à-coude. Sans net vainqueur, la province se retrouve sans gouvernement majoritaire et laisse place au jeu politique des coalitions. Un jeu qui inquiète, car l’Alliance des Gens, parti anti-bilinguisme avec désormais trois députés, pourrait détenir la balance du pouvoir.

Pour la première fois depuis 1920, le Nouveau-Brunswick ne trouve pas de gouvernement majoritaire. Sur les 49 circonscriptions, les libéraux n’en remportent que 21 tandis que les progressistes-conservateurs en empochent 22. Mais fait inédit, l’Alliance des gens remporte trois sièges dans la région de Fredericton et de Miramichi. En outre, le Parti vert repart lui aussi avec trois députés, une première pour le groupe écologiste.

 

Une percée inquiétante

Les résultats dépitent les francophones, à l’instar de Robert Melanson, président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB). « Je suis extrêmement déçu de voir que 46 000 personnes ont voté contre les droits des francophones du Nouveau-Brunswick [en votant pour l’Alliance des gens]. C’est aberrant. »

Il y a de quoi s’inquiéter pour les Néo-Brunswickois : l’Alliance des gens propose la fusion des réseaux francophone et anglophone de la santé, l’abandon de la dualité dans les transports scolaires, la suppression du Commissaire aux langues officielles et la diminution des exigences de bilinguisme dans la fonction publique. Des mesures basées « sur le bon sens, la logique et les réalités » selon le parti.

L’appréhension est partagée par Michel Doucet, ancien professeur à la Faculté de droit de l’Université de Moncton : « La percée de l’Alliance est inquiétante pour la communauté francophone. Le parti enrobe son discours de façon acceptable en parlant d’une approche de bon sens, mais en réalité ils cherchent à retirer des droits aux francophones acquis depuis très longtemps », analyse l’avocat spécialiste en droits linguistiques.

 

« Pas de pacte avec le diable »

Sans gouvernement majoritaire, le temps des jeux politiques a donc commencé. Car pour gouverner, le parti en place aura besoin d’alliés. Le libéral Brian Gallant et le conservateur Blaine Higgs ont rassuré en déclarant publiquement qu’une coalition avec les alliancistes était écartée. Malgré tout, le doute subsiste pour Frédérick Dion, directeur général de l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick (AFMNB). « Il faut que les bottines suivent les babines. Une collaboration tacite est toujours possible. C’est dans l’exercice du pouvoir qu’on pourra évaluer », annonce-t-il, prudent.

Après les résultats, une lettre ouverte signée par plusieurs organismes acadiens et francophones du Nouveau-Brunswick a circulé, exhortant les partis de laisser l’Alliance à l’écart. « On ne veut pas voir une quelconque coalition avec ces gens-là, rapporte Frédérick Dion. Ils veulent nous faire reculer et perdre des acquis durement accumulés au cours des dernières décennies. » La communauté est prête à se défendre. « Si l’un des deux partis principaux s’associe à l’Alliance, ce serait inacceptable. L’Acadie serait scandalisée. Ce serait une grave erreur historique » met en garde Robert Melanson.

 

Retour aux urnes

Deux chefs pour un seul fauteuil de premier ministre. Voilà la situation dans laquelle se trouve le Nouveau-Brunswick. Brian Gallant et Blaine Higgs ont chacun rencontré la lieutenante-gouverneure pour la convaincre. Michel Doucet rappelle ici les règles parlementaires canadiennes : « Le premier ministre a le droit de se présenter à la lieutenante-gouverneure pour essayer de former un gouvernement en obtenant la confiance de la Chambre, c’est-à-dire la confiance de la majorité des députés de l’Assemblée législative. »

Brian Gallant voudrait convoquer les 49 députés d’ici à la fin octobre. Dans son discours du Trône, il devra s’attirer la sympathie des autres partis s’il veut se maintenir au pouvoir. Pour atteindre le seuil majoritaire de 25 sièges, les libéraux aimeraient compter sur les trois élus du Parti vert, ce qui porterait leur nombre à 24. Mais où trouver le 25e ? Le soutien de l’Alliance exclut, il faudra donc convaincre un conservateur, un pari loin d’être gagné.

Chaque parti essaie de débaucher. Robert Gauvin, par exemple, le seul candidat francophone du parti progressiste-conservateur à avoir remporté un siège, a confié avoir été approché par les libéraux, une offre qu’il a refusée. Les conservateurs aussi auraient contacté des élus libéraux.

Dans ce jeu politique qui s’organise, les partis tiers vont monnayer leur appui. « Là est l’inquiétude avec l’Alliance : vont-ils exiger des choses dans le désintérêt des francophones ? », questionne Michel Doucet.