Regards sur l’avenir de la langue française sur l’Île : Qu’en est-il 46 ans plus tard?

De gauche à droite, au premier rang : père Albin Arsenault et Donald Arsenault. Au second rang : Claudette Thériault, Jeanne Maddix, Jeannette Blaquière, Colette Arsenault et Claudette Arsenault. Ils sont sept des douze enquêteurs du projet de 1972. Crédit photo: Courtoisie
Jacinthe Laforest (La Voix acadienne)

Claudette Thériault, le père Albin Arsenault et Donald Arsenault ont partagé, lors d’une causerie du Musée acadien de l’Île-du-Prince-Édouard, leurs réflexions sur l’avenir de la langue française. Cet exercice survient 46 ans après qu’ils aient réalisé un sondage provincial, alors qu’ils étaient en 11e et 12e année à l’école Évangéline. C’était en 1972.

« Nous étions 12 élèves et nous étions tous des leaders, à notre façon, a décrit Claudette Thériault. Si tu regardes l’album-souvenir de cette année-là, nous étions dans tous les comités. Je faisais partie du comité du français à l’école et je pense que ça m’avait beaucoup influencée. »

Les 12 élèves avaient inventé leur emploi d’été. Avec le financement d’un programme appelé à l’époque Perspective jeunesse, ils ont mis au point leur sondage et se sont partagé le travail pour joindre le plus de gens possible dans les communautés d’Évangéline, Miscouche, Rustico, Summerside et Tignish et les différents districts paroissiaux, et pour comparer les résultats.

En 1972, à peine trois ans après l’adoption de la Loi sur les langues officielles au Canada, les opinions variaient beaucoup. Pour certains, le français était plein de promesses et pour d’autres, il était « joliment mort » comme l’estimait un habitant de Peter Road dans la région de Tignish.

46 ans plus tard

Quarante-six ans plus tard, qu’en est-il?

« Dans notre communauté, on a eu énormément de leaders qui n’ont pas lâché et qui ont fait rayonner l’Acadie. C’est pas mal évident, quand on voit tous les groupes et organisations qui se sont formés depuis 1972. » Les avancées sont de tout acabit, défile-t-elle : émergence de groupes pour jeunes, femmes et aînés, vie culturelle, Richelieu, sports, éducation, petite enfance, économie, tourisme, santé, communications, patrimoine, immigration. « Et aussi toutes nos institutions, le collège de l’Île, La Voix acadienne, nos centres scolaires et communautaires, le Musée acadien, qui n’existaient pas encore ou à peine. On a fait un cheminement incroyable comme Acadie de l’Île » a insisté Claudette Thériault. « Je ne pense pas qu’en 1972, on pouvait espérer en avoir acquis autant, presque 50 ans plus tard, comme notre droit à l’éducation. »

La diversité estimée

Donald Arsenault estime quant à lui que si on refaisait un sondage semblable aujourd’hui, on aurait un portrait passablement différent de la francophonie de l’Île, en particulier à Charlottetown, une ville exclue du sondage en 1972. « La diversité culturelle à l’intérieur de la francophonie est une véritable richesse, si on peut construire des ponts entre la communauté acadienne et francophone traditionnelle si on peut l’appeler ainsi, et la nouvelle francophonie », a dit Donald Arsenault.

Selon ce dernier, il y avait à l’époque du sondage une tension entre la communauté anglophone et francophone. « Ce qui m’encourage pour l’avenir, c’est que les personnes qui sont en train de nous épauler, et de nous faire avancer de façon exponentielle, ce sont des anglophones qui appuient la cause de la francophonie. C’est incroyable ».

Le père Albin Arsenault, curé à Tignish, estime que le français a fait des progrès dans sa paroisse d’accueil. « Aujourd’hui, j’étais au magasin général “Chez Eugène” et j’ai eu une grande conversation bien ouverte avec un Acadien. Mes servants de messe vont à l’école Pierre-Chiasson et ils parlent aisément le français. Ça me donne de l’espoir », a-t-il mentionné.


Quelques citations provenant de l’enquête de 1972

À Tignish : « C’est t’y beau du beau français »; « C’est douloureux, le français s’en va »; « Le français devrait commencer à Grade1 »; « Je ne comprends pas pourquoi les Français ne parlent pas le français »; « Les enfants ont honte de parler français ».

À Miscouche : « J’aime mieux le français que l’anglais »; « Si on tenait notre français, il serait meilleur dans Miscouche »; « Ça me ferait de la peine de perdre mon français »; « Je parle français “about” deux ou trois fois par année ».

À Summerside : « Il n’y a pas de danger, on ne perdra jamais notre français »; « Je ne fais pas d’efforts pour perfectionner mon français parce que les Français se moquent de moi quand je le fais »; « J’ai pris longtemps à avouer que mes enfants avaient perdu leur français »; « Le français, ma langue maternelle, il n’y a rien pour la dépasser ».

À Rustico : « L’anglais pour moi, c’est pour les protestants »; « L’histoire des Acadiens aide les enfants à conserver leur langue, c’est pourquoi elle devrait être enseignée »; « Je ne peux pas comprendre pourquoi le français a été abandonné par ici »; « Ceux qui seront bilingues auront le premier choix dans les positions ».

À Évangéline : « Si le français peut être sauvé, ça dépendra des jeunes. Il ne faut pas attendre les adultes »; « Non, le français ne s’épanouira pas sur l’Île puisque les hommes du gouvernement sont tous anglais »; « Le français va survivre si les jeunes continuent à être intéressés »; « La langue française parlée lentement est une langue d’amour »; « Ça serait pratique d’avoir quelqu’un qui serait bilingue dans chaque magasin, bureau, office, etc. ».