La scène francophone se diversifie malgré les défis

Ariane Mahryke Lemire. Crédit photo : Courtoisie
Lucas Pilleri (Francopresse)

Forte de sa diversité, la communauté en situation minoritaire renouvelle sa musique. S’appuyant sur sa dualité linguistique et ses influences ethnoculturelles, l’offre ne manque pas. Mais le marché est restreint, limitant la professionnalisation des artistes. Et c’est l’Ouest qui en souffre le plus.

 

La scène musicale franco-canadienne est en plein bouillonnement. Pour Matthieu Damer, directeur général du Centre de développement musical de l’Alberta, les styles se diversifient. « Pendant longtemps, la musique francophone était associée à la musique traditionnelle, comme le violon ou la claquette », rapporte-t-il. Aujourd’hui, tous les genres sont représentés, de l’électro au folk en passant par le blues et la pop.

Le reflet de la diversité

Ariane Mahryke Lemire est un bon exemple de cette nouvelle vague. La trentenaire a grandi dans l’Ouest entre la Saskatchewan et l’Alberta, et puise dans sa situation minoritaire une force créatrice singulière. « J’ai toujours trouvé ça difficile de me résigner à travailler dans une seule langue en ignorant l’autre, les deux vivent en moi », témoigne-t-elle.

L’auteure-compositrice a été en demi-finale au Festival international de la chanson de Granby, et a même reçu le prix du meilleur album francophone aux Western Canadian Music Awards. Avec quatre albums à son actif, elle oscille entre le français et l’anglais et fait ce qu’elle définit comme de la « poésie folk ». Sa dualité linguistique l’anime et « colore [ses] créations ». La vie dans les Prairies l’inspire aussi : « J’écris souvent des bribes en conduisant. Les grands espaces, la route… Le mouvement de la voiture libère les pensées », explique-t-elle.

Pour Benoit Henry, directeur général de l’Alliance nationale de l’industrie musicale (ANIM), la musique infuse dans la diversité des communautés francophones. « Nos artistes ont beaucoup à offrir, leur musique est à l’image de la société. Le pas vers la modernité a été un peu plus long qu’en milieu majoritaire mais il est engagé. » Et ce, même s’il reste encore des défis « pour intégrer les artistes issus de la diversité ethnoculturelle dans les réseaux traditionnels ».

Matthieu Damer sait le rôle que joue la musique dans le façonnement de l’identité. « Pour les jeunes, la musique permet de valoriser leur culture francophone. Créer de la musique crée un attachement, ça facilite la rétention de la culture et de la langue. » Ainsi la musique participerait à la vitalité culturelle des communautés en situation minoritaire. « Elle contribue à la cohérence sociale et culturelle », complète Benoit Henry.

À l’Ouest, les moins bien lotis

Le manque de débouchés constitue le défi principal des artistes francophones en milieu minoritaire, surtout dans l’Ouest canadien. Si l’Est se défend bien, le marché est assez restreint ailleurs. « C’est la région la moins bien desservie en termes d’infrastructures et de soutien pour les artistes », soulève Benoit Henry, s’appuyant sur l’Étude sur le développement des artistes et des entreprises de la musique œuvrant en situation minoritaire, publiée en 2017 par l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques.

Dans ce contexte, l’avancement de la carrière des artistes reste problématique. « Dans l’Ouest, les coûts sont immenses pour la diffusion et les tournées, alors qu’en Acadie les 300 000 francophones peuvent être rejoints facilement », ajoute-t-il.

Bien que le marché soit dans l’Est, Ariane ne se résigne pas pour autant à déménager. « Ce serait vraiment l’fun de m’installer à Moncton, mais en même temps j’ai envie de respecter mon identité de francophone de l’Ouest et de contribuer à ma communauté ». L’attachement aux Prairies lui rend les choses difficiles : « C’est dur de percer quand on n’est pas sur place, car on n’est pas en mesure de rencontrer les gens qui peuvent nous donner un coup de pouce. »

L’artiste souhaiterait plus de concertation entre les provinces de l’Ouest. « On gagnerait beaucoup à développer de l’entraide entre les provinces des Prairies pour le développement artistique, par exemple en partageant les auditoires, en faisant de la promotion croisée, en évitant de créer un environnement de compétition », suggère-t-elle.

Les artistes francophones « dans un état de pauvreté important »

De nombreux événements permettent aux artistes vivant en situation minoritaire de briller. GALALA, par exemple, est un concours de jeunes talents pancanadien qui bénéficie d’une couverture médiatique avec Unis TV. On peut aussi citer Polyfonik qui célèbre les jeunes auteurs-compositeurs-interprètes en Alberta, ou encore le concours-spectacle Chant’Ouest, réservé aux les francophones de l’Ouest et du Nord.

Si les jeunes bénéficient de ces tremplins, les artistes matures, eux, ont moins d’opportunités. Pour Benoit Henry, l’infrastructure au niveau associatif est trop axée sur la relève. D’après lui, le défi réside dans la diffusion. « Le monde de la diffusion est en crise, même en milieu majoritaire, il y a moins de fréquentation des salles de spectacle, et les activités sont peu rentables ».

Les programmes de soutien comme Musicaction sont indispensables pour le responsable qui fait remarquer que « les cachets des artistes n’ont pratiquement pas bougé. » Pour lui, sans soutien public, provincial ou fédéral, il n’y a pas de rentabilité possible. « Les artistes francophones sont dans un état de pauvreté important », assène-t-il.

Le directeur de l’ANIM est d’ailleurs déçu de l’absence d’une nouvelle enveloppe pour soutenir l’industrie musicale dans le Plan d’action pour les langues officielles. « On n’a malheureusement pas été entendus », déplore-t-il. Malgré tout, le responsable reste optimiste, « surtout en raison de la qualité de la production musicale et de sa diversité ». D’après lui, il faudra s’attaquer dans l’avenir aux marchés internationaux, à commencer par l’Afrique.