Une francophonie qui s’étire, un accent qui change : Du « roué » au « rouâ »

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

 Les vacances approchent. Je vous propose ce petit carnet de voyage écrit en quelques décennies, sur des milliers de kilomètres, à la recherche de la francité canadienne, d’un océan à l’autre.

C’est le déclin du jour sur la côte ouest. Le soleil couvre d’argent les vagues du Pacifique. On se sent un peu chez soi en lisant les mots écrits par Ottawa sur les merveilles de l’île de Vancouver. Mais aussitôt refoulé dans les terres par un vent cinglant, l’héritier de Molière ne se reconnaitra guère dans son pays.

Allons voir Victoria la belle, peinte de verdure et de fleurs. On s’y sent bien en admirant ses magnifiques jardins anglais. C’est beau, mais on y passe puis on en sort.

« Le bouquineur, bonjour! » Tiens, du français! C’était dans une librairie française. Le propriétaire répondait au téléphone alors que j’y mettais le pied. On est sur la Robsonstrasse… Un parfum d’Allemagne à quelques encablures du Chinatown.

On poursuit sa route entre arbres et montagnes avant d’entrer à Osoyoos, petite ville au nom autochtone, entourée de terres agricoles. Des Québécois s’y arrêtent au temps des récoltes. Plusieurs propriétaires viennent du Punjab. On communique en anglais, la langue seconde de ces deux peuples.

Banff, Calgary… Les noms défilent. On mettra le cap vers le nord de l’Alberta pour retrouver des mots et des sons familiers à Saint-Paul ou Grande-Prairie.

Puis on poursuit vers Gravelbourg en Saskatchewan, à condition de quitter la Transcanadienne, une route aussi symbolique que la devise du pays. Mais au fait, un détour nous aurait tout aussi bien conduit à Kamsack, ainsi nommé par les Doukhobors ukrainiens au début du 20e siècle.

On entre ensuite au Manitoba, nom amérindien qui désigne « la voix du manitou ». On pourra s’arrêter à Saint-Boniface, contrefort francophone en face de Winnipeg, sur l’une des berges de la rivière Rouge.

On poursuit le périple en Ontario? L’œil cherchera des écrits français, mais n’en trouvera guère à moins, encore une fois, d’aller là où on les emploie.

Continuons notre route vers l’est. Ottawa, la capitale, a longtemps refusé le bilinguisme officiel. Embrun, Saint-Albert. Tiens, tiens… C’est français! On n’est pas encore au Québec, mais on en sent le parfum.

Tout à coup, le Québec nous souhaite la bienvenue en lettres blanches sur fond bleu. Ici, c’est français sans détour. On notera quand même que Montréal, la capitale économique et culturelle de la francophonie d’Amérique, est plus anglaise que Toronto est française. L’Université McGill, rue Crescent, Westmount; haut lieu du savoir, vie nocturne et haute bourgeoisie. Les minoritaires d’ici sont moins effacés que ceux que l’on voit ailleurs.

On touchera ensuite Québec, plus française que tout ce que les colons ont érigé de ce côté de l’Atlantique.

Quelque part en ce pays, des francophones ont une terre qui a un air de patrie.

Ce sera encore français quand on entrera au Nouveau-Brunswick. Le Madawaska, le Nord et la Péninsule acadienne peuvent nous faire oublier que l’on a quitté le Québec. On trouve aussi des communautés francophones jusqu’à l’os en faisant route vers Moncton.

Bientôt, le paysage linguistique nous rappellera celui de l’Ouest. Anglophone le long de la Transcanadienne, francophone quand on fera le bon détour. On passera par Mont-Carmel à l’Île du Prince-Édouard, par Chéticamp ou Saulnierville en Nouvelle-Écosse.

À Terre-Neuve, on fera un exprès pour voir Port au Port. Notre course finira à Saint-Jean, port de mer ouvert sur les brumes de l’Atlantique. En contemplant le havre, on évoquera les flottes de pêche françaises qui y trouvaient refuge quelques années avant l’odyssée de Jacques Cartier. 

C’est un périple d’un demi-millénaire. Bon an mal an, le français s’est étiré sur quatre fuseaux horaires et demi. On disait « roué » pour désigner le roi au 16e siècle. Aujourd’hui, on prononce souvent « rouâ ». L’accent a changé, mais la langue se parle encore partout dans le pays de la « Queen ».