Le projet de pipeline Trans Mountain est un bon coup politique, mais une politique mal avisée

La Sénatrice Rosa Galvez.
Sénatrice Rosa Galvez

 Chaque semaine, par le biais de Francopresse, un sénateur ou une sénatrice présente un texte d’opinion sur un sujet pertinent pour les lecteurs de Francopresse et des journaux membres de l’Association de la presse francophone. Les opinions exprimées dans ces textes n’engagent que leurs auteur(e)s.


Sait-on bien pourquoi les Canadiens devraient soutenir le projet de pipeline Trans Mountain?

Je n’en suis pas certaine.

Selon moi, le projet de pipeline Trans Mountain comporte trois grandes lacunes : la sous‑estimation des enjeux environnementaux, la surestimation des retombées économiques et le manque de consultation des peuples autochtones.

Le pipeline de Kinder Morgan a 60 ans et a clairement besoin d’être remplacé. Cependant, le projet triplerait la capacité quotidienne du pipeline à 890 000 barils et augmenterait le nombre de pétroliers de près de 700 % dans le port de Vancouver, là où s’étendent des centaines de kilomètres de plages, d’îles et de littoral sauvage.

Par ailleurs, le pipeline transporterait du bitume dilué, qui est très différent des autres pétroles bruts, ce qui entraînerait des modifications à la réglementation sur les plans d’intervention et de nettoyage en cas de déversement.

Les promoteurs des pipelines disent qu’ils sont sécuritaires à 99,9 %, mais le pipeline Trans Mountain a déversé environ 5,5 millions de litres dans 82 incidents survenus au cours de sa vie. Peut‑on blâmer les gens en Colombie-Britannique de vouloir protéger leurs eaux côtières?

Ne nous laissons pas influencer non plus par les discours sur les retombées économiques.

La baisse des investissements dans les combustibles fossiles est de plus en plus préoccupante pour les entreprises liées aux sables bitumineux. Le fonds souverain de la Norvège, d’une valeur d’un billion de dollars, s’apprête à se dessaisir de toutes ses participations dans le secteur des combustibles fossiles, ce qui pourrait malmener le cours des actions canadiennes de pétrole et de gaz, qui valent 2,86 milliards de dollars américains.

L’Agence internationale de l’énergie a indiqué que les États-Unis pourraient devenir un exportateur net de pétrole et le principal producteur mondial de pétrole et de gaz au cours des prochaines décennies. Le Canada n’a pas la capacité de raffiner les sables bitumineux. Les sables bitumineux issus de l’Alberta, une province enclavée, sont un pétrole non conventionnel qui exige des capacités de raffinage particulières. Peuvent-ils concurrencer les pétroles bruts classiques américains, qui sont plus faciles à raffiner?

Certaines Premières Nations contestent la légalité du projet de pipeline, car son tracé empiète sur leur territoire traditionnel.

Comme mon collègue le sénateur Murray Sinclair l’a dit, les peuples autochtones ne soutiennent peut-être pas le pipeline comme on a voulu le croire. À une époque où nous sommes censés chercher à nous réconcilier avec les peuples autochtones, il semble contre-productif d’envoyer de la machinerie lourde sur leurs terres sans leur consentement.

Étant donné que les pétrolières vendent leurs actions dans le secteur, que les États-Unis vont sans doute devenir un exportateur net de pétrole, que le Canada ne possède pas de capacités de raffinage des sables bitumineux, que les acheteurs potentiels en Asie se tournent vers l’énergie renouvelable, que les raffineries et les entreprises liées aux pipelines au Canada appartiennent à des intérêts étrangers et que la diversification de l’économie albertaine est sur la bonne voie, le désir d’aller de l’avant avec le projet de pipeline est-il une politique avisée?

Ou s’agit-il simplement d’un bon coup politique?

La sénatrice Rosa Galvez, Ph. D., ing., représente la division de Bedford au Québec. Elle fait partie des principaux experts canadiens en matière de contrôle de la pollution et préside le Comité sénatorial de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles.