Facebook face à la règlementation : « les États ne peuvent plus ne rien faire »

La comparution du PDG de Facebook, Mark Zucherberg, devant le Sénat américain n’est pas passée inaperçue au Canada. Plusieurs quotidiens en ont fait leur manchette. (Capture d’écran)
Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

L’utilisation à des fins politiques des données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook a réveillé les citoyens à cette réalité : en acceptant un service gratuit, on devient un produit vendu au plus offrant. L’audience du PDG Mark Zuckerberg devant des parlementaires américains, les 10 et 11 avril, fait prendre conscience de l’urgence d’encadrer les géants du Web qui colportent nos données personnelles.

« On vient de franchir l’étape de la prise de conscience avec le scandale de Cambridge Analytica, signale Anne Robineau, la directrice adjointe de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (U de Moncton). C’était jusqu’à maintenant le fait de quelques groupes de pression, mais aussi des États qui craignent des cyberattaques. »

La nouvelle de l’interférence de l’entreprise britannique dans l’élection présidentielle de 2016 a plongé Washington en état de crise. Facebook aurait servi de plateforme à une vaste opération de propagande. La Maison-Blanche a nommé le procureur spécial Robert Mueller en 2017 pour mener une enquête sur la possibilité d’une collusion entre des groupes russes et l’équipe du candidat Donald Trump.

Mark Zuckerberg a accepté de collaborer avec l’enquête fédérale. Il a reconnu la responsabilité de son entreprise dans la propagation de fausses nouvelles dans cette affaire et s’est engagé à ce que le réseau social ne soit plus utilisé pour intervenir dans les élections américaines ou ailleurs.

Le multimilliardaire a par contre rejeté une part de responsabilité sur les utilisateurs. « Chaque fois qu’on choisit de partager sur Facebook, a-t-il déclaré, on le fait en allant sur le service et en choisissant d’afficher une photo ou d’écrire un message. Chaque fois, il y a un contrôle. »

 

La directrice adjointe de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, Anne Robineau, s’interroge sur la réaction canadienne : « Est-ce qu’on doit imiter ce qui se fait en Europe? » (Photo : Gracieuseté)
« On ne veut pas nuire à l’économie numérique »

Selon Anne Robineau, une deuxième étape s’impose : le besoin d’encadrement pour protéger la vie privée des citoyens. « Le problème est plutôt de choisir lequel. La lutte qui s’amorce va se tenir entre les partisans de cadres de règlementation plus contraignants et ceux qui voudraient aller dans une position ultralibérale en faveur du marché de l’économie numérique.

« C’est triste, dit-elle, mais la question semble plutôt être du genre : comment continuer à faire de l’argent avec les données individuelles sans trop inférer les processus démocratiques? Il y a cette idée qu’on ne veut pas nuire à l’économie numérique. Ce qui est certain, c’est que les États ne peuvent plus ne rien faire. »

Certains élus américains menacent d’établir une règlementation, mais aucune sanction n’a été proposée. Avant de procéder, ils attendent les résultats de l’enquête du procureur Mueller.

Au Canada, les gouvernements ont peu réagi au récent scandale impliquant Facebook. « Les gens en position d’autorité ne possèdent pas cet univers-là, estime Anne Robineau. La prise de conscience n’est pas encore très forte. Ottawa et Québec ont des positions différentes, par exemple, sur l’idée de taxer (le diffuseur) Netflix. Est-ce qu’on doit imiter ce qui se fait en Europe? »

Un nouveau règlement européen sur la protection des données personnelles entrera en vigueur le 25 mai et constituerait une première mondiale. Il renforce les droits sur la portabilité des données personnelles, responsabilise les acteurs traitant des données et crédibilise la régulation par la coopération entre les autorités.

 

« Les actions de Facebook commencent à remonter »

Selon la chercheuse, le dossier de la règlementation sur la protection des données serait porté par Patrimoine canadien et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes. Elle reconnait que la population n’est pas encore mobilisée autour de cette question.

« Il y a un besoin d’éduquer les gens. Peut-être qu’à un moment donné, des groupes qui vont vouloir faire des pressions vont émerger. On est au début de ce qu’on peut opposer comme discours ou critique. La pression sociale peut faire en sorte que la régulation devienne inévitable. Et là, c’est de réunir des acteurs qui doivent prendre des décisions. Quand tu penses que ça peut changer une élection! »

Anne Robineau estime que les utilisateurs du réseau social ont entretemps diverses options pour protéger leurs données personnelles : resserrer les paramètres de sécurité, désactiver ou annuler leur compte.

« C’est une façon d’envoyer un message et c’est quand même pris en compte même si Facebook continue à faire de l’argent. Il y a des millions qui ont fait ça, mais les actions de Facebook à la bourse commencent à remonter! »