Hausse du salaire minimum : le débat persiste

Michael Favere-Marchesi, professeur de comptabilité et d’audit à l’Université Simon-Fraser en Colombie-Britannique.
Lucas Pilleri (Francopresse)

Alors que plusieurs provinces s’apprêtent à augmenter le salaire minimum, défenseurs et détracteurs s’affrontent à coups d’études, de rapports, et de prédictions économiques contradictoires. Quels sont les arguments avancés ? Ces mesures salariales auront-elles un impact catastrophique sur l’économie ? La question divise.

Avec le gouvernement néodémocrate en place, l’Alberta est en passe de devenir la province la plus généreuse en termes de salaire minimum. La rémunération est fixée depuis le 1er octobre 2017 à 13,60 $ et s’apprête à atteindre le niveau record de 15 $ au 1er octobre 2018.

D’autres régions du pays connaissent un scénario similaire. En Ontario, le salaire minimum est établi à 14 $ depuis le 1er janvier 2018 et il passera à 15 $ au 1er janvier 2019. Le Québec et l’Île-du-Prince-Édouard connaîtront eux aussi des augmentations au courant de l’année 2018.

 

 

Martine Hébert, vice-présidente principale et porte-parole nationale de la FCEI.
Une hausse décriée 

Martine Hébert, vice-présidente principale et porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), représente les intérêts des PME au Canada. Pour elle, ces mesures sont de très mauvais augure. « Ces augmentations sont trop importantes et rapides », juge-t-elle.

La porte-parole avertit que dans une économie constituée pour majorité de PME et de très petites entreprises, de telles hausses « vont faire mal ». D’après la FCEI, les entreprises devront alors compenser en augmentant leurs prix, en licenciant, ou en coupant dans les heures de travail des employés. « Les PME ont des marges de profit très minces, autour de 2-3 %. Les chefs de PME sont loin de nager dans des millions », tient-elle à souligner.

Autre conséquence néfaste pour Martine Hébert : une course à la hausse des salaires. « Par équité avec les employés qui ont une plus grande expérience, une pression va se faire ressentir sur les PME pour qu’elles augmentent tous les salaires, par effet domino ». L’équité salariale serait ici en jeu : « Les PME ont des échelles salariales qui prennent en compte les compétences, l’ancienneté, les responsabilités, etc. Les hausses de salaire minimum, elles, ne font aucune distinction. Ce sont des hausses indifférenciées », estime-t-elle.

Pour Michael Favere-Marchesi, professeur de comptabilité et d’audit à l’Université Simon-Fraser en Colombie-Britannique, de lourdes conséquences sur le marché du travail sont à prévoir. « Il faut que quelqu’un paie pour ces augmentations. La hausse du coût de production va se répercuter sur le consommateur », présage-t-il.

En outre, l’automatisation et les délocalisations pourraient aussi s’accélérer : « Beaucoup d’emplois vont disparaître et les entreprises vont continuer de se déplacer vers les pays à faible coût de main d’œuvre », pressent le professeur.

 

Un impact relativisé

Selon un rapport de la Banque du Canada, la hausse du salaire minimum pourrait engendrer une perte de 60 000 emplois d’ici 2019 à travers le pays. Malgré tout, l’économie pourrait s’ajuster d’elle-même pour certains économistes.

Bruno Nkuiya, professeur d’économie au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, considère pour sa part qu’il n’y aura que peu d’impact à court terme. « Dans les premiers mois, les entreprises vont continuer à opérer comme avant. Le temps passant, des ajustements bénéfiques seront pris, comme par exemple le recours à l’automatisation ou l’utilisation des nouvelles technologies. Sur le long terme, certaines entreprises profiteront de la hausse et d’autres la subiront », analyse le spécialiste.

L’automatisation fait justement partie des craintes de la FCEI. Les grandes chaînes de distribution, par exemple, pourraient développer davantage les caisses automatiques pour demeurer compétitives, se passant de caissiers. « On tire dans le pied des travailleurs à faibles revenus », lance Martine Hébert.

 

Une hausse bienvenue
Jacques Létourneau, président de la CSN

Jacques Létourneau ne voit pas les choses de la même manière. En tant que président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), il est convaincu que le rehaussement du salaire minimum sera bénéfique pour la société : « Selon les économistes avec lesquels nous travaillons, cela permettrait aux gens de vivre au-dessus du seuil de pauvreté. La pauvreté, c’est aussi ceux qui ont deux, voire trois jobs pour joindre les deux bouts ». De plus, ce serait un moyen de « stimuler l’économie et de faire vivre les PME », notamment via l’amélioration du pouvoir d’achat.

Par ailleurs, l’argument de la réduction des heures ne tient pas la route pour le président de la CSN. « L’automatisation a débuté depuis vingt ans et va s’accélérer. Ce n’est pas la hausse du salaire qui va causer la quatrième révolution, elle est déjà à nos portes ! C’est la question de la répartition de la richesse qui se pose », défend-il.

Toutefois, Jacques Létourneau recommande une approche modérée : « Nous sommes favorables à une hausse graduelle. On ne nie pas que les petites entreprises seront confrontées à une réorganisation interne. Il faut les accompagner et les soutenir, notamment par le truchement de la fiscalité. En revanche, personne ne viendra pleurer pour les grandes multinationales », avise-t-il.

À Statistique Canada, Diane Galarneau et Éric Fecteau écrivaient dans un article paru en 2014, intitulé Les hauts et les bas du salaire minimum, que « les effets d’une hausse du salaire minimum sur l’emploi total seraient généralement faibles, ou inexistants », et concerneraient plutôt l’emploi chez les adolescents.

Ainsi les avis divergent. Les études se suivent et ne ressemblent pas, démontrant tour à tour des effets néfastes ou positifs de la hausse du salaire minimum. Si la mesure est loin de faire consensus, elle semble malgré tout s’imposer auprès des différents gouvernements provinciaux.

 

Note: Plusieurs salaires minimums vont augmenter d’ici 2019 : en Alberta, il va passer à 15 $ le 1er octobre 2018, au Québec il va passer à 12 $ le 1er mai 2018, en Ontario il va passer à 15 $ le 1er janvier 2019, et à l’IPE il va passer à 11,55 $ le 1er avril 2018.

 


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