Le racisme est une crise de santé publique 

Wanda Thomas Bernard est une sénatrice qui représente la Nouvelle-Écosse (East Preston). Elle est présidente du Comité sénatorial des droits de la personne, vice-présidente de l’Association parlementaire Canada-Afrique et membre du Caucus canadien des parlementaires noirs.
La sénatrice Wanda Thomas Bernard

Chaque semaine, par le biais de Francopresse, un sénateur ou une sénatrice présente un texte d’opinion sur un sujet pertinent pour les lecteurs de Francopresse et des journaux membres de l’Association de la presse francophone. Les opinions exprimées dans ces textes n’engagent que leurs auteur(e)s.


Lionel Desmond était un ancien combattant noir de la guerre en Afghanistan aux prises avec le trouble de stress post-traumatique (TSPT). En janvier de l’an dernier, après avoir tenté en vain d’obtenir les soins dont il avait désespérément besoin, il a tué sa femme, sa fille et sa mère avant de retourner l’arme contre lui.

Nous ne savons pas dans quelle mesure le stress supplémentaire causé par les expériences quotidiennes et institutionnelles de racisme au Canada a contribué au TSPT de M. Desmond. Et nous ne le saurons pas tant que la société minimisera les nombreuses façons dont le racisme affecte la santé mentale et physique des gens. La réticence du système de justice de la Nouvelle-Écosse à ouvrir une enquête approfondie montre bien à quel point le système à deux niveaux minimise la souffrance et déprécie la vie des Noirs. Les Canadiens noirs sont marginalisés par le manque d’accès aux soins de santé et le stress provoqué par le racisme systémique, qui crée des problèmes de santé à long terme.

Le racisme, ce n’est pas seulement des paroles cruelles et de l’ignorance. C’est une crise de santé publique.

En effet, dans une récente lettre d’opinion rédigée par LaRon E. Nelson dans le Globe and Mail, l’auteur va un peu plus loin ; il dit que les groupes racialisés et autres groupes marginalisés peuvent vivre des expériences négatives dans le système de santé, ce qui fait que des patients n’ont pas accès aux soins dont ils ont besoin.

Les façons dont le racisme, le sexisme et d’autres formes d’oppression touchent la santé et le bien-être sont vastes ; ils font l’objet de très peu d’études et vont bien au‑delà du système de santé.

Dans Race and Well-Being, un livre dont je suis coauteure, nous examinons les différentes manifestations du racisme au sein de la société canadienne et leurs effets sur le bien-être des personnes. Parmi ces manifestations figure la discrimination dans les pratiques d’emploi, le système de justice pénale, les soins de santé et l’éducation. Le fait de considérer le racisme comme un déterminant social de la santé nous aide à concevoir comment les expériences quotidiennes de racisme et les microagressions, qui peuvent être déshumanisantes et aliénantes, ont des répercussions sur la santé d’une personne.

La perspective d’ensemble révèle également comment le racisme structurel a des conséquences sur la santé.

Le désespoir chez les jeunes Noirs se fait sentir davantage dans les quartiers où le taux de pauvreté est élevé. Ces conditions sociales sont la conséquence non pas de choix personnels, mais plutôt d’un héritage colonial raciste.

Cet environnement a des effets néfastes sur la qualité de l’éducation, les possibilités d’avancement, le nombre et le type d’interactions avec les policiers et l’accès à des logements de bonne qualité. Tous ces facteurs contribuent à un mauvais état de santé, dont l’exemple le plus dramatique est la mort prématurée découlant d’un acte de violence — par exemple, à Toronto, près de la moitié des victimes d’homicide sont des Noirs, bien qu’ils représentent moins de 10 % de la population.

Les médias ont tendance à mettre l’accent sur les symptômes, comme la violence armée, plutôt que sur les causes profondes du problème. Les notions d’absence de distinction raciale, d’égalité des chances et de responsabilité individuelle sont également à blâmer. Ces termes neutres ne sont qu’un langage utilisé pour justifier l’exclusion et créer une société politiquement correcte dans laquelle le racisme est invisible, mais n’en est pas moins réel.

Cette crise ne se limite pas non plus à la question raciale.

Prenons le cas de Lianne Tessier, d’Halifax : la santé mentale de l’ancienne pompière s’est détériorée lorsque la plainte qu’elle avait déposée pour discrimination fondée sur le sexe en milieu de travail n’a pas été prise au sérieux par la Commission des droits de la personne de la Nouvelle-Écosse. Dans la société nord-américaine, de multiples oppressions se chevauchent et interagissent les unes avec les autres — selon Kimberle Crenshaw, c’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité. La discrimination fondée sur la race, la classe sociale, les aptitudes, l’âge, le sexe ou l’orientation sexuelle a les mêmes effets nuisibles sur le bien-être.

Comment pouvons-nous interrompre ce cycle ?

Un plan en trois étapes est nécessaire ; ces trois étapes sont la prise de conscience, l’analyse et l’action.

Sans une reconnaissance collective des effets de l’oppression sur la santé physique et mentale des personnes, il y a des limites à ce que nous pouvons accomplir. Si nous n’analysons pas ce que nous savons au sujet de l’expérience des Canadiens noirs, nous ne pourrons pas trouver de solutions précises.

L’action peut prendre diverses formes. Le mouvement Black Lives Matter en est une. Les autres groupes sociaux ont aussi leur rôle à jouer pour renforcer la solidarité parmi les groupes marginalisés. En avril 2016, une série de fusillades a ébranlé la communauté noire de la région d’Halifax. Des membres de la communauté et des organismes se sont regroupés afin d’offrir des espaces sécuritaires pour discuter des problèmes. Certains ont offert des conseils et des ateliers sur la façon de faire face au deuil à la suite de ces tragédies. Cette violence a fait ressortir un besoin de guérison plus profonde dans ma communauté. La guérison est essentielle pour aller de l’avant.

Si le gouvernement et tous les Canadiens souhaitent sérieusement s’attaquer au racisme au pays, il est temps que nous commencions à reconnaître cette oppression pour ce qu’elle est : une crise de santé publique.