La rencontre en ligne : Le code d’une époque nouvelle

Claire Certain, directrice des communications et des tendances à Happn
Lucas Pilleri (Francopresse)

Comment se rencontre-t-on en 2018 ? Le temps des approches amoureuses dans les bals, les événements communautaires ou même les mariages semble révolu. Propulsés en tant que nouvel espace de médiation amoureuse, les sites et applications de rencontre font des millions d’adeptes, notamment auprès de la nouvelle génération. Mais la sociabilité connectée vient aussi avec ses propres codes et comportements, pour le meilleur et pour le pire.

 Les applications de rencontre font fureur chez les jeunes. Lancée à Paris par des Français en 2014, Happn a par exemple conquis les capitales européennes avant de s’implanter en Amérique du Nord et dans le reste du monde. Avec plus de 45 millions d’utilisateurs dans le monde, Happn a le vent en poupe. « Il s’agit d’une application mobile hyperlocalisée, en temps réel, où les personnes que vous croisez dans un rayon d’une centaine de mètres apparaissent dans votre fil d’actualité », décrit Claire Certain, directrice de la communication et des tendances.

Les Happners ont entre 20 et 35 ans en moyenne, se composent de 35 % de femmes, sont majoritairement hétérosexuels et partagent un même état d’esprit : « Nos utilisateurs sont très ouverts et pensent qu’on ne sait pas ce que la vie nous réserve, que les rencontres sont possibles partout et n’importe quand », indique la directrice.

 

David Robichaud, professeur en philosophie à l’Université d’Ottawa
Une pratique dans l’air du temps

Entrée sur le marché canadien en octobre 2015, l’application compte déjà 700 000 inscrits au pays, dont la majeure partie à Montréal, Toronto et Vancouver. Fait curieux : les Canadiens se distinguent de leurs pairs dans les activités qu’ils proposent à leurs prétendants connectés. « Les Canadiens préfèrent à 30 % aller se promener, ce qui est très rarement proposé dans les autres pays », s’étonne Claire Certain !

L’idée avec Happn et d’autres applications est de favoriser les rapprochements en milieu urbain. Le slogan de l’entreprise, Retrouvez qui vous croisez, résume bien le concept. « Dans les grandes métropoles, on croise des milliers de personnes sans jamais se parler car un certain anonymat règne », souligne Claire Certain. Ainsi, si l’on a raté l’amour de sa vie au croisement d’une rue, dans le bus, ou sur la terrasse d’un café, on peut le retrouver dans l’espace virtuel.

 

Un phénomène nécessaire ?

Si ce genre d’applications sert à provoquer les hasards de la vie, c’est peut-être aussi parce que la société l’y oblige. Pour David Robichaud, professeur en philosophie à l’Université d’Ottawa, le phénomène des sites et applications de rencontre est « nécessaire » au vu des changements sociaux. « Nous avons de moins en moins d’interactions sociales. Le sociologue américain Robert Putnam a démontré que l’on fréquente de moins en moins de personnes, que nos cercles d’amis se restreignent et que nous faisons partie de moins en moins de sphères qui facilitent l’établissement de contacts ».

Mais si les outils numériques s’avèrent indispensables pour se rencontrer en 2018, leur utilisation n’en est pas moins équivoque. « Selon moi, ça contribue à l’insatisfaction chronique des gens. Le sociologue Barry Schwartz, dans Le paradoxe du choix, écrit que plus on a d’options, plus le choix semble satisfaisant. Mais à partir d’un certain nombre, ça devient un désavantage car la multitude laisse penser qu’il existe toujours un choix plus adapté, encore plus satisfaisant ». Avec les bases de données immenses à portée de cliques, le nombre de partenaires potentiels est bien inépuisable.

Autre symptôme de l’utilisation des outils connectés: l’homogénéité qu’ils engendrent. Au gré des filtres de recherche employés pour dénicher les profils compatibles, « les algorithmes nous mettent en contact avec des gens très similaires », observe David Robichaud. Pour lui, nous passerions ainsi à côté « de la richesse d’une société diversifiée et pluraliste ».

 

 

Réal Fillion, professeur de philosophie à l’Université de Sudbury
Identité numérique : le problème de la représentation

Les sites et applications de rencontre ont leurs propres codes. Du choix de son avatar à la construction de son profil en passant par la gestion de ses communications au clavier, les séducteurs 2.0 doivent apprendre à façonner leur image digitale.

Pour Réal Fillion, professeur de philosophie à l’Université de Sudbury, cela soulève le problème de la représentation numérique : « On ne se présente pas à l’autre, on se représente. À travers le profil, la discussion, les photos… Cette représentation pose finalement un obstacle dans la rencontre elle-même, il y a une sorte d’ambiguïté ».

Si une telle distorsion peut s’immiscer dans la réalité, c’est peut-être aussi pour masquer les peurs de la nouvelle génération. « Pour les jeunes, c’est une façon moins risquée de se rencontrer, car dans la sexualité ils se sentent vulnérables ». Pour le philosophe, le succès des applications dit ainsi beaucoup de leur rapport à l’amour : « Les jeunes veulent contrôler leur sexualité. Et ce désir vient de la peur de ne pas trouver sa place dans le monde actuel ».

Pour autant, les sites et applications ne sont que des outils qui ne changent pas une réalité millénaire : « Les gens veulent toujours se rencontrer, ils recherchent toujours une certaine alchimie », relève David Robichaud. Le nouveau mode de rencontre pourrait d’ailleurs empêcher le fameux coup de foudre, qui résulte de la libération d’ocytocine, l’hormone de la confiance. « Ce processus biochimique est beaucoup moins à l’œuvre dans les mécanismes un peu froids et techniques que sont les sites de rencontre où tout est beaucoup plus cognitif et calculateur », estime le philosophe.

Si les nouvelles générations placent une grande confiance dans ces outils numériques pour faire le bon choix, il est difficile d’évaluer l’impact à long terme qu’ils auront sur la société. Une chose est sûre : avec plus de 14 millions de célibataires d’après Statistique Canada, les Tinder, Bumble, Happn, Plenty of Fish et autres applications ne désempliront pas de sitôt.