Exception culturelle et peuple d’exception

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

Fleuve de glace figé par la banquise… Blanc paysage froid de janvier sous un ciel bleu d’acier… Je pense aux premiers Français qui se sont aventurés dans le Saint-Laurent en plein été sans savoir ce qui les attendait… Il y a des jours dans ce pays où il faut donner un coup de pouce à la nature pour survivre.

Il en est de même pour la création culturelle que le Canada défend dans ses négociations commerciales. Le marché est comme la nature. Il n’est pas toujours suffisant pour nos créateurs. Ils ont besoin de soutien.

C’est cette aide que le Canada tente de sauvegarder quand il fait commerce avec le reste de la planète.

La ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, a annoncé triomphalement que le Canada avait réussi à protéger sa souveraineté culturelle dans la nouvelle version du Partenariat transpacifique (PTP). On veut faire de même dans les négociations de l’ALENA.

L’exception culturelle permet au pays de subventionner la culture sans se faire accuser de concurrence déloyale, donc de préserver et de promouvoir à travers les arts ce qui lui donne son caractère distinctif. La francophonie en fait partie, cela va de soi.

Étant un état souverain, le Canada devrait pouvoir mener ses politiques sans se soucier de ses voisins, à la manière d’un banlieusard qui fait ce qu’il veut dans sa maison.

Voilà pour le principe… Passons maintenant à la réalité qui n’est pas si simple.

Dans un monde où l’on vise à faire tomber les droits de douane dans les échanges commerciaux, le soutien de l’état à la production culturelle est suspect. En effet, les conditions de production doivent être les mêmes partout pour que tous soient sur un pied d’égalité. On craint que celui qui reçoit de l’argent de l’état ait une longueur d’avance sur l’autre qui doit tout investir à même son seul compte en banque.

Le hic, c’est qu’il n’est pas toujours possible ici d’engranger en créant. On n’est pas à Hollywood. Cela est particulièrement vrai en milieu francophone minoritaire.

On l’admet parfois difficilement, mais le produit culturel est aussi un bien de consommation. Aucune honte à cela, l’artiste est comme tout le monde. Il lui faut pain et beurre. C’est pourquoi l’état doit pourvoir.

Oui, le Canada pourra vendre ses productions subventionnées. Il mettra en marché des œuvres qui représenteront son caractère propre, en mettant de l’avant ses traditions, valeurs, bref qui exprimeront sa personnalité.

« Nous nous sommes tenus debout pour nos industries culturelles et nous avons obtenu l’accord unanime des pays membres pour garantir la protection de notre culture », a dit la ministre Joly.

Ces paroles expriment une belle intention, mais qu’en est-il du geste ? Deux choses inquiètent à cet égard.

D’abord, la politique sur le Canada créatif. La ministre avait utilisé ses termes à l’endroit des médias communautaires : ne pas soutenir « les modèles non viables pour l’industrie ». En clair, c’est comme leur dire de s’arranger pour faire des sous.

Ensuite, le Canada a consenti des avantages fiscaux sans précédent à cette multinationale milliardaire qu’est Netflix, lui donnant ainsi un net avantage sur les créateurs et producteurs canadiens.

Ces deux choses sont tout à fait contraires à l’esprit d’un pays qui veut cultiver son caractère propre.

Nombreux sont les créateurs francophones qui n’ont rien à gagner de ces initiatives. Pourtant, ils contribuent à bâtir ce Canada distinct que l’on veut préserver dans nos échanges commerciaux.

Ce pays que l’on veut protéger est aussi le résultat de la présence française sur son territoire. C’est souvent contre vents et marées que les francophones ont assuré leur survie. Qu’ils aient résisté contre des forces hostiles en fait un peuple remarquable.

Le laisser s’affaiblir est en soi une atteinte à ce caractère distinctif que l’on veut montrer à la face du monde. L’exception culturelle pour ce peuple d’exception… Elle est méritée.