Intentions, promesses et actions

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

Le triangle est la plus solide des formes géométriques. Il est impossible de l’altérer, peu importe la force que l’on y applique. Seule la rupture d’un de ces côtés le déformera. Du coup, il perdra sa qualité, sa force. Il ne sera plus triangle. Il n’en restera que des lignes qu’on pourra déplacer à sa guise… Que des chicots…

Le triangle me rappelle trois grands dossiers préoccupants pour la francophonie canadienne en ce moment, et qui méritent un gros chapitre dans le Plan d’action sur les langues officielles prévu au printemps.

À l’automne 2015, Justin Trudeau, fraichement arrivé au pouvoir, redonnait vie au débat linguistique en promettant ce Plan d’action. Il rendait alors hommage à Mauril Bélanger, député d’Ottawa-Vanier et ardent défenseur du fait français, qui nous avait quittés quelques mois plus tôt.

On a depuis beaucoup parlé des langues officielles dans les officines fédérales. Les consultations pancanadiennes ont ratissé le pays de Saint-Jean de Terre-Neuve à Victoria en passant par Iqaluit. On a assisté à de multiples audiences en comités parlementaires où, entre autres, ont défilé la Fédération des communautés francophones et acadiennes et la Fédération nationale des conseils scolaires francophones. À cela, on peut ajouter le premier Forum ministériel sur l’Immigration francophone qui a eu lieu à Moncton le printemps dernier.

Pendant deux ans, on a discuté de l’accueil aux nouveaux arrivants, des écoles et des médias communautaires.

On touche ici à trois éléments fondamentaux de toutes sociétés : sa population, son savoir et les rapports entre les êtres. C’est le propre des humains de se regrouper, d’apprendre en évoluant et de communiquer entre eux.

Ce n’est certainement pas pour pelleter des nuages que l’on en a discuté. C’est parce qu’il y a des failles.

Petit à petit, le poids démographique des minorités linguistiques s’érode. L’assimilation et le faible taux de natalité font leur œuvre. Les recensements le confirment les uns après les autres.

Le système scolaire n’est pas au point. Des écoles empruntent des salles à l’extérieur et présentent parfois l’allure d’un vieux baraquement à cause de ces pathétiques classes dites portatives. Quant aux médias communautaires, ils peinent de plus en plus à boucler les fins de mois. En Alberta, Grande-Prairie a perdu sa radio en novembre dernier, tandis que d’autres sont en danger ailleurs au pays. Un hebdomadaire d’Ottawa qui avait quitté les présentoirs en 2015 a fermé son site web au début 2017.

Bref, les trois côtés de notre triangle ont du mou. Cela dit, les idées pour leur donner de la raideur ne manquent pas.

Voici en quelques lignes ce que l’on retient des discours entendus ces deux dernières années. Il faut ouvrir toutes grandes les portes aux immigrants, bâtir des écoles que les francophones voudront fréquenter et donner aux médias communautaires de quoi se mettre sous la dent.

Revenons à 2015. Justin Trudeau promettait le Plan d’action. C’était le premier acte. Vint ensuite le deuxième avec comités, consultations et audiences. Il est terminé à toutes fins pratiques. On attend le troisième, le Plan d’action. Tous le souhaitent aussi riche que possible, non pas en promesses, mais en mesures concrètes.

Ottawa a déjà promis de mieux contrôler sa contribution aux écoles françaises. L’immigration francophone a connu une belle avancée au Nouveau-Brunswick. Cela dit, il reste encore beaucoup à faire et à construire sur ces deux plans. Quant aux médias communautaires, les paroles de la ministre Joly laissent entrevoir l’abandon des modèles non viables pour l’industrie. Rien de rassurant…

Le Plan d’action de 2018 devrait concrétiser les intentions exprimées depuis 2015 en corrigeant le négatif : des écoles inadéquates, des communautés en déclin et des médias en crise. Il devrait être le troisième côté qui garantira la rigidité de notre triangle. Du moins, c’est à souhaiter… Personne ne veut de chicots.