Temps des Fêtes : Peut-on recréer les grandes émotions de Noël ?

Les lumières jouent un rôle important lors des Fêtes, mais les choix qui sont faits pour partager l’esprit de Noël ne sont pas toujours esthétiques ni écologiques. (Photo : Jean-Pierre Dubé)
Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

Pendant des siècles, Noël était une suite de rituels pris en charge par les églises. Aujourd’hui, on organise des partys avec des lumières, des cadeaux et des rassemblements. Avec l’étiolement de ces rituels, on essaie de recréer l’esprit des Fêtes, mais certains n’échappent pas au déchirement et passent les Fêtes seuls alors que d’autres n’ont simplement pas les moyens de participer à une fête devenue hautement commerciale.

La sociologue Diane Pacom se souvient : « On ne se posait pas de questions sur ce qu’on allait faire à Noël. Pour la majorité des gens en Amérique du Nord nés dans ce contexte-là, tout allait de soi. La famille et l’église marchaient main dans la main et la culture se transmettait comme ça. »

Les Noëls d’antan étaient marqués par la préparation liturgique en famille, le jeûne et les offices religieux menant au grand moment de la messe de minuit, suivie du réveillon et du partage de cadeaux. Puis est arrivée la révolution culturelle et religieuse.

« Tout ce qui relève de la culture et de l’émotion a été mis à l’écart », estime la professeure émérite de l’Université d’Ottawa, qui croit qu’en plus d’avoir assisté à la fermeture de nombreuses églises, de grands pans de la société – la famille, l’école, le travail et l’autorité – ont été critiqués fondamentalement. « Pour Noël, on est passé d’une obligation sociale aux choix individuels. Comme on a perdu les liens sociaux étroits, beaucoup de gens se retrouvent seuls. »

La gigue et les violons

Selon Diane Pacom, le réflexe de se tourner vers la famille ou la communauté demeure, mais il existe une pression d’être heureux dans ce contexte.

Malgré cela, elle se demande combien de jeunes de 18 à 35 ans sont déracinés par la mobilité et combien de personnes sont complètement isolées, étant loin de chez elles. « La période des Fêtes peut être particulièrement difficile aussi pour ceux qui sont exclus parce qu’ils n’ont pas d’argent, d’amis et de famille autour d’eux. »

L’auteure et comédienne Katrine Deniset a vécu ce déchirement après ses Noëls d’enfance qui réunissaient une quarantaine de membres de la famille. « C’était le cliché canadien-français avec les cuillères en bois, la gigue et les violons ! Ça faisait du bruit. »

Puis des disputes ont fait surface, suivies de déchirures. « C’est souvent à Noël qu’on a l’occasion de voir des proches qu’on ne voit pas souvent, et ce n’était plus le cas chez nous. Alors je m’étais dit que je partirais seule parce que de toute façon, Noël n’était plus quelque chose de grandiose, ce n’était plus une histoire de rassemblement. J’étais devenue une sorte de Grinch ! »

Une sorte de Grinch !

Une année, la Winnipegoise est partie seule en train pour passer Noël à Vancouver. « La matinée du 25, je l’avais passée seule dans un Subway puisque tous les autres commerces étaient fermés. À y repenser, je ne m’étais pas sentie particulièrement bien à grignoter sur plusieurs heures mon sandwich ce matin-là ! »

Diane Pacom connaît ce phénomène. « On est dans une période de transition, quelque chose nous manque. On a encore des images d’un passé riche et lourd de souvenirs d’enfance. Il y a juste le fantôme qui reste et les gens cherchent à revivre ces sentiments. »

La passionnée de tendances sociales compare notre expérience de Noël à la perte d’un proche, celle de gens qui savent que la personne est morte, mais dont l’absence est difficile à supporter.

« Ce que la société postmoderne a fait pour remplacer cette perte, c’est de créer des images qui nous emmènent à consommer : de la bouffe, des cadeaux, des lumières. On exploite nos sentiments de malaise. On se prépare pour le gros party avec des émotions de la société de consommation. »

On garde la messe de minuit

Diane Pacom évoque les tiraillements entourant les scènes de la Nativité sur la place publique : la crèche est considérée comme inacceptable, mais on garde la messe de minuit.

Elle fait remarquer qu’à Montréal, la messe de minuit est désormais payante : 5 $ à l’oratoire Saint-Joseph et 6 $ à la Basilique Notre-Dame. « On a désenchanté Noël. C’est le moment de l’année où il y a le plus de monde qui va à l’Église. C’est devenu un spectacle. » À Notre-Dame, la première des trois messes avec une crèche vivante, celle de 19 h, affiche complet depuis le début décembre.

Katrine Deniset a renégocié ses attentes. « C’est une accumulation de moments comme ceux de Vancouver qui a fait en sorte que j’ai décidé de passer à nouveau Noël avec ma petite famille. On n’est plus cinquante aujourd’hui. Mais en petite gang, on réinvente des traditions. Avant j’avais vraiment des attentes de ce à quoi Noël devait ressembler, mais là j’accepte que puisque les familles évoluent, c’est un évènement qui évolue aussi. »