Crise des Rohingyas — Le Canada ne peut rester les bras croisés

Sénatrice Salma Ataullahjan

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La sénatrice Salma Ataullahjan représente l’Ontario. Elle est vice‑présidente du Comité sénatorial des droits de la personne et du Comité sénatorial des affaires étrangères et du commerce international.

Combien de tragédies devront se produire avant que l’on en tire des leçons ?

De l’Holocauste en passant par les génocides au Rwanda et au Darfour et la crise des Rohingyas, qui sévit présentement au Myanmar, chaque fois que des civils innocents sont la cible de gouvernements ethnocentriques et militaristes, nous éprouvons un sentiment de déjà-vu.

Dans ce genre de situation, beaucoup de paroles sont prononcées, mais très peu de gestes sont posés.

Le Canada est bien placé pour s’imposer comme leader dans le cadre de cette crise et devrait utiliser son influence à l’échelle internationale pour convaincre les observateurs du monde entier de déployer des mesures d’aide. Il devrait aussi se servir de son pouvoir économique pour encourager le gouvernement du Myanmar à agir comme il se doit.

Récemment, le secrétaire d’État des États‑Unis, Rex Tillerson, a finalement déclaré que la violence sanctionnée par l’État commise à l’égard de la minorité musulmane rohingya constituait une forme de « nettoyage ethnique ». La Chine, l’alliée principale du Myanmar dans la région, a quant à elle proposé un plan de paix.

Toutefois, comme nous l’avons vu par le passé, rien ne sert de dénoncer la situation ou de faire de grandes déclarations si l’on ne prend pas aussi des mesures concrètes pour aider les victimes prises dans un tel bourbier. Il semble que la phrase « plus jamais » perde un peu plus de sens chaque fois que se produit un nouveau génocide comme celui dont nous sommes témoins à l’heure actuelle.

Pire encore, le gouvernement du Bangladesh prévoit maintenant renvoyer des centaines de milliers de réfugiés rohingyas au Myanmar, où leur vie sera en péril. Voilà une décision qui n’est pas sans rappeler une page d’histoire impossible à oublier pour le Canada, qui avait renvoyé des réfugiés juifs en Allemagne peu de temps avant l’Holocauste sous prétexte qu’un, c’était déjà trop.

Si l’on ne change pas de tactique, rien ne laisse croire que les violations continues et flagrantes des droits de la personne commises au Myanmar se termineront bientôt. Pourtant, les viols, la torture, les incendies de villages entiers et les attaques sans discernement dirigées contre des civils ont retenu l’attention du monde entier.

Il semble que l’inaction constitue une stratégie récurrente.

Depuis la Seconde Guerre mondiale et le démantèlement subséquent des colonies européennes, et en raison des vestiges des interventions militaires malencontreuses et de la propagation des États en déroute, les grands pays du monde plongent dans un état de torpeur lorsqu’ils sont confrontés à des actes de brutalité et de terreur, aussi flagrants soient‑ils.

Même si les leaders de ce monde doivent toujours garder à l’esprit les questions stratégiques importantes, ils ne peuvent pas mettre de côté la dimension éthique de leur poste. Ils se doivent de prévenir de telles atrocités.

Les pays comme le Canada ne peuvent plus rester les bras croisés.

Le Canada dispose de deux options raisonnables qu’il peut mettre en œuvre rapidement. Ces deux options ont été créées expressément pour gérer des crises comme celle-ci.

Tout d’abord, il faut savoir que l’Organisation des Nations unies a été fondée à la suite d’une guerre pour préserver la paix. L’objectif principal de cette organisation, au‑delà de ses nombreuses fonctions récemment créées, consiste à promouvoir la notion de sécurité collective et à préserver la dignité humaine.

En effet, la Charte des Nations Unies met au premier plan et énonce clairement l’objectif de l’organisation, soit de « maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d’agression ou autre rupture de la paix […] ».

Comme nous l’avons vu dans le cas du conflit en Syrie — et comme j’ai pu le constater au Bangladesh tout récemment — des menaces comme celles‑ci mènent inévitablement à des vagues de migration de réfugiés, lesquelles finissent par créer un certain chaos dans d’autres pays.

Si elle ne dispose pas de renseignements clairs sur la façon dont ces horreurs sont commises, la communauté internationale ne sera pas en mesure de trouver une solution. Il faut donc envoyer des observateurs indépendants des Nations Unies sur les lieux pour clarifier la situation, puis pour la résoudre.

À l’exception du déploiement des forces militaires — ce qui constituerait une erreur —, il s’agit de la seule façon pour la communauté internationale d’assurer la présence de ses propres représentants sur place afin de venir en aide à ceux qui fuient la crise.

Deuxièmement, la loi de Magnitsky, qui a été adoptée le mois dernier et qui facilite l’imposition de sanctions aux violateurs des droits de la personne, pourrait être un outil utile pour accentuer la pression exercée sur les responsables du gouvernement du Myanmar.

Bien que la loi ait été adoptée à la suite de violations des droits de la personne commises par le gouvernement russe, elle pourrait tout aussi bien s’appliquer dans le contexte actuel.

Compte tenu de la mondialisation croissante de l’économie, les chaînes d’approvisionnement dépassent les frontières. Ainsi, l’imposition de sanctions économiques suffirait peut-être à faire bouger un petit pays comme le Myanmar.

Voilà donc deux outils qui sont prêts à être utilisés si la volonté de le faire est là.

À cette fin, le Comité sénatorial des droits de la personne a travaillé en collaboration avec ses collègues de la Chambre des communes afin d’exhorter le gouvernement à formuler une réponse plus cohérente.

Historiquement, le Canada a toujours représenté un refuge pour les peuples opprimés du monde entier. Il serait indigne de notre part de rester les bras croisés alors que s’écrit un chapitre sombre de l’histoire.