L’extinction des médias communautaires

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

Ce serait la fin des médias communautaires… Je l’admets, le titre est un peu fort. Cette confession faite, je précise. Nous n’en sommes pas encore là,  mais la route parcourue depuis deux ans et l’actuel état des lieux n’augurent rien de bon.

D’abord, l’état des lieux.

La francophonie canadienne vient de perdre CKRP, la radio communautaire de Falher/Rivière-la-paix en Alberta. D’autres en arrachent dont celles de Plamondon toujours en Alberta, de Gravelbourg en Saskatchewan, de Yellowknife dans les Territoires du Nord-Ouest, d’Iqaluit au Nunavut et de Pénétanguishene en Ontario. Quelques-unes vivent aussi dans la misère en Nouvelle-Écosse.

Pas facile non plus du côté des journaux. On peine à boucler les fins de  mois. Les revenus baissent parce que le gouvernement fédéral achète de moins en moins de publicité. À cours de ressources, on amincit le journal. Le papier et l’impression coutent cher. Il faut bien économiser quelque part.

Voyons maintenant le parcours des deux dernières années.

Il y a deux ans, L’Express d’Orléans abandonnait son édition papier. On était en septembre 2015.

On pouvait alors se demander si la disparition de la copie papier de ce journal d’Ottawa n’annonçait pas une triste tendance qui allait affaiblir la présence du français dans nos milieux. On a eu la réponse 16 mois plus tard. L’Express a été débranché d’Internet en janvier dernier.

C’était huit mois après l’annonce de la nouvelle politique fédérale sur les communications avec le public. La Politique sur les communications et l’image de marque se présentait dans une documentation de 40 pages.

Rien ne portait sur l’achat de publicité auprès des médias communautaires. On y parlait vaguement d’équilibrer l’utilisation du numérique avec les « méthodes traditionnelles », sans plus.

Ce qui était clair toutefois, c’est que le fédéral comptait désormais se servir davantage des médias sociaux et du Web pour diffuser sa publicité. La bête noire des médias communautaires allait donc grossir.

Deux commissaires aux langues officielles (à Ottawa et à Toronto) ont fait enquête à ce sujet. Aucune n’a débouché sur un engagement sérieux des gouvernements en faveur de ces médias en difficulté.

Le 28 septembre dernier, la ministre de Patrimoine canadien, Mélanie Joly, présentait sa politique sur le Canada créatif. Elle disait que le fédéral ne supporterait plus de « modèles qui ne sont pas viables pour l’industrie ».

Il est difficile pour un média communautaire francophone d’être un « modèle viable pour l’industrie ». Or, ce n’est pas sa seule raison d’être et surtout pas la principale. Il répond à un mandat, soit celui de contribuer à l’épanouissement et au développement de sa communauté.

On vient de comprendre ce que signifiait ce triste passage du discours de la ministre.

Trente journaux vont fermer leur porte au Canada anglais, suite à une transaction entre Torstar et Postmedia. Ottawa va laisser faire. On sait maintenant ce que Mme Joly voulait dire. Le gouvernement offrirait son appui aux médias locaux qui migreraient vers le Web, un point c’est tout.

Voilà pour le parcours.

C’est clair, la tendance est délétère pour les médias communautaires en général et pour ceux des francophones en particulier.

Au hasard de mes déplacements, je me suis retrouvé à l’antenne des radios communautaires de Pénétanguishene et de Yellowknife. Un jour, je suis tombé sur une copie de L’Eau vive, l’hebdomadaire des Fransaskois. Il trainait sur une table. Aussi, j’ai lu Le Franco à Edmonton puis Le Gaboteur à Terre-Neuve.

Tout en français, loin du Québec. Du concret. Un animateur vous interviewe en français tandis qu’ailleurs, un journal vous accompagne. Ce sont des compagnons qui parlent votre langue dans le vaste espace médiatique canadien. Que dire?

Quand on vit cela, on se sent chez soi dans son pays. Ça réchauffe le cœur. C’est ce réconfort  qui est menacé aujourd’hui.