Les États généraux du Canada français : brisure familiale

André Magny (Francopresse)

Les États généraux fêtent cette année leurs 50 ans. Plus précisément, ce sont les Assises nationales de 1967 qui suscitent un vif intérêt, un événement unique dans l’histoire de la francophonie canadienne. Leur échec marque pour beaucoup la rupture entre le Québec et les francophonies en situation minoritaire, et la fin du Canada français. Retour sur ce moment historique dont les effets perdurent en 2017.


Couverture de l’ouvrage Retour sur les États généraux du Canada français.

La Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste et l’Ordre de Jacques-Cartier – société secrète aujourd’hui disparue —, sont au cœur de ce qui deviendra en 1967, avec les États généraux du Canada français, un moment charnière dans les relations entre les francophones du Québec et les Canadiens français. Cinq jours en novembre à Montréal qui donneront lieu à la fois à des continuités et des ruptures.

Quatre ans plus tôt, il y avait eu la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, mieux connue sous le nom de Commission Laurendeau-Dunton. Quatre mois auparavant, en juillet, c’était la célèbre et retentissante présence du Général de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal. De son côté, René Lévesque venait de claquer la porte du Parti libéral du Québec en ce 100e anniversaire de la Confédération canadienne. « La conjoncture politique », comme l’affirme Jean-François Laniel, codirecteur de l’ouvrage Retour sur les États généraux du Canada français, est désormais favorable à un ralliement des élites canadiennes-françaises de tout le pays. »

Dans les années 1960, on comptera trois réunions des États généraux. Celle de 1966 est considérée comme une assise préliminaire, alors que celle de 1969 comprend beaucoup moins de délégués qu’en 1967, alors qu’on en avait compté plus de 1600, les Franco-Ontariens s’étant largement abstenus de participer à cette troisième rencontre.

Mais que s’était-il donc passé ? C’est qu’il y avait eu une résolution sur le droit à l’autodétermination du Québec. « C’est celle qui a été votée avec le moins de délégués québécois (ou avec le plus fort taux d’abstention), et effectivement, 52 % des délégués acadiens, 35 % des délégués ontariens et 30 % des délégués de l’Ouest votèrent « oui ». Ce sera la rupture.

Une cassure indéniable
Jacques de Courville Nicol était l’un des nombreux délégués franco-ontariens à Montréal, en 1967, lors des États généraux du Canada français.

Certains sont particulièrement amers de cette prise de position. C’est le cas de Jacques de Courville Nicol, qui était présent à Montréal. « Les États généraux marquent le début d’une scission dans la francophonie canadienne. Avant on était ‘Canadien français’ partout au Canada. Le pays entier était le nôtre. Ensuite, avec la venue des ‘rinistes’, des ‘felquistes’, des ‘séparatistes’, des ‘bloquistes’, des ‘indépendantistes’ et des ‘souverainistes’, on était devenu soit ‘Québécois’ et majoritaire sur son territoire, ou alors ‘Franco-Ontarien’, ‘Acadien’, ‘Franco-Albertain’, etc., et doublement minoritaires, fragmentés, rejetés et affaiblis partout au pays. »

L’homme d’affaires d’Ottawa va même plus loin face à la partialité de l’organisation de ces États généraux, présidés à l’époque par Jacques-Yvan Morin, futur ministre de l’Éducation dans le gouvernement de René Lévesque. Dans une biographie qui lui est consacrée par François-Xavier Simard – 50 ans au service de la Francophonie —, M. de Courville Nicole affirme « qu’il incombait cependant aux responsables des États généraux d’offrir aux représentants de chaque tendance des garanties sérieuses de participation à chances égales, de débat équilibré. Malgré leurs efforts, les membres du comité organisateur n’ont malheureusement pas réussi à créer ce climat d’objectivité, de pluralisme idéologique et de respect réciproque ».

C’est pour quand la réconciliation ?
Le sociologue Jean-François Laniel, spécialiste des États généraux du Canada français.

Depuis les 50 dernières années, le Québec n’a-t-il jamais tenté un rapprochement avec ses cousins des provinces canadiennes ? Jean-François Laniel est d’avis que celui-ci « sous des formes diverses et variables, n’a jamais cessé de tendre la main aux francophones hors Québec. » En dépit de certaines déclarations blessantes, le sociologue franco-ontarien rappelle quelques jalons de cette tentative de réconciliation telle la création en 1961 d’un Service du Canada français d’outre-frontière. Quelque 20 ans plus tard, en 1984, sous un gouvernement péquiste, naissait le Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes, « avec un important volet touchant à la francophonie canadienne. » Enfin en 1995, la ministre Louise Beaudoin énonça « la première Politique du Québec à l’égard des communautés francophones et acadiennes du Canada. Un dialogue. Une solidarité agissante, avec la concertation de la FCFA. Cette politique fut renouvelée en 2006, et le ministre québécois Jean-Marc Fournier en est un acteur résolu aujourd’hui. »

Quel bilan de ces relations parfois houleuses entre Québécois et Franco-Canadiens ? Plus de ruptures ou plus de continuités ? « Je dirais : beaucoup de recompositions », conclut l’universitaire. « Le projet d’une nationalité canadienne-française a été remplacé par le projet d’une solidarité francophone au Canada et en Amérique. Car, malgré toutes les transformations identitaires et politiques qu’a connues la francophonie canadienne depuis 50 ans, un fait demeure, celui de la communauté d’histoire et de culture que partagent les francophones au Canada, qui soutient une commune volonté de faire vivre, en contexte minoritaire, la langue et la culture française d’ici. C’est déjà beaucoup, et même l’essentiel, non ? »


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