États généraux du Canada français : Que retenir de cette époque en ébullition 50 ans plus tard ?

Lucas Pilleri (Francopresse)

Les États généraux fêtent cette année leurs 50 ans. Plus précisément, ce sont les Assises nationales de 1967 qui suscitent un vif intérêt, un événement unique dans l’histoire de la francophonie canadienne. Leur échec marque pour beaucoup la rupture entre le Québec et les francophonies en situation minoritaire, et la fin du Canada français. Retour sur ce moment historique dont les effets perdurent en 2017.


Deni Lorieau

Plus de 1500 délégués et environ 400 observateurs avaient fait le déplacement en ce novembre 1967, réunis sur la Place des Arts de Montréal. Issus des quatre coins du pays, ces représentants de la nation canadienne-française nourrissaient l’espoir de trouver une direction d’avenir commune.

Une époque en ébullition

Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, explique que « l’idée du Canada français était attaquée dans son existence même ».

Le codirecteur de Retour sur les États généraux du Canada français, publié en 2016, rappelle le contexte de la fin des années 1960 : « La société canadienne est traversée par l’affirmation du nationalisme québécois, la Révolution tranquille, la demande de plus d’autonomie, les déclarations du général De Gaulle sur le Québec libre, et la formation du Parti Québécois en 1968 ».

Le puissant Ordre de Jacques-Cartier, société secrète fondée en 1926 dont le but était de promouvoir les intérêts des Canadiens-français catholiques, est contraint de se dissoudre en 1965, victime de tensions internes. « Il était temps d’organiser un grand rassemblement pour réfléchir sur l’avenir du Canada français », évoque le sociologue.

La naissance des identités provinciales
Joseph-Yvon Thériault

Lors des Assises nationales, « les francophones hors Québec ne pouvaient accepter que l’avenir du Canada français soit centralisé au Québec, alors que les Québécois le pensaient essentiel », analyse Joseph Yvon Thériault. Dorénavant, ce serait chacun pour soi. « Le Québec avait lâché la francophonie, c’était un événement tragique, surtout pour les Franco-Ontariens qui partageaient avec les Québécois des liens sociologiques et culturels ».

Un texte de Jean-François Laniel et Kateri Létourneau, intitulé Québec et francophonie canadienne hors Québec, avons-nous encore quelque chose à nous dire ?, publié en 2010, explore l’idée de « rupture politique et identitaire ». Si les Québécois et les autres francophones ont longtemps partagé la référence nationale du Canada français, les États généraux marquent la fin d’une époque.

Le Canada français, c’était cette nation que les historiens situent entre 1840 et 1960, « et dont les fondements étaient catholiques, francophones et pancanadiens ». Fort d’un vaste réseau paroissial, il jouissait ainsi d’une « grande unité politique et culturelle » d’après la publication de Laniel et Létourneau.

Symbole de la mort du Canada français
Wilfrid Denis

D’après Wilfrid Denis, professeur émérite au St. Thomas More College de l’Université de Saskatchewan, les États généraux sont « un moment charnière dans l’histoire du Canada français ». Pour toute une génération, ils sont intimement liés à l’éclatement de la nation canadienne-française. « Avant 1967, il y avait une cohésion, non seulement sociologique mais aussi culturelle, un même univers », estime Joseph Yvon Thériault.

En Acadie, où le vocable de « Canadien français » n’avait jamais vraiment pris, l’impact a été moindre. « Grâce au poids politique important des francophones au Nouveau-Brunswick, tout un réseau d’institutions et de services publics a pu être réorganisé comme nulle part ailleurs hors Québec », relève le sociologue.

Pour autant, selon Serge Miville, professeur au département d’histoire de l’Université Laurentienne à Sudbury, le concept de Canada français n’a pas cessé d’exister en 1967 : « Toute société a des débats, c’est normal et très sain. Il n’y a pas de contradiction entre avoir un projet collectif et des divergences d’opinions ».

Le temps du recul
Serge Miville

« Depuis 1967, les Québécois misent sur l’autonomie politique provinciale alors que les francophones minoritaires misent sur l’interventionnisme de l’État fédéral pour défendre leurs droits en tant que minorité de langue officielle », observe M. Thériault. Deux stratégies qui s’affrontent, laissant derrière elles rancunes et regrets.

Pour Joseph Yvon Thériault, malgré l’échec de direction collective, la société conserve son caractère binational et bilingue. Pour autant, il regrette la perte de culture commune : « Les anciennes générations francophones partageaient le même univers culturel, le même imaginaire, les mêmes références, musicales notamment. Il faudrait repenser à un espace culturel commun sinon la francophonie va se marginaliser », prévient-il.

Dans ses recherches, Serge Miville trouve que les États généraux sont moins une fracture que le résultat d’un long processus: « Les États généraux sont un événement incroyable mais c’est un élément qui s’ajoute à d’autres. Il faut nuancer la vision de rupture, d’avant et d’après les États généraux, qui est rentrée dans l’imaginaire collectif ». Il regrette ainsi que, parfois, certains y trouvent « une réponse très simple à un problème très complexe ».

Le professeur préfère ainsi tirer de ce moment extraordinaire de l’histoire une leçon sur la nécessité « de se parler, d’avoir une réflexion collective, et d’aller au-delà de la rancune ».


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