Souvenirs d’une juive française immigrée au Canada : « Il faut que les enfants sachent »

Muguette Myers. Photo : Gavin Boutroy
Gavin Boutroy (La liberté)

La vie de Muguette Myers, née Szpajzer, a basculé à l’âge de 10 ans quand, en 1942, elle a dû fuir Paris avec sa mère. La famille juive a pris refuge dans le village de Champlost. Survivantes du génocide des juifs d’Europe, Muguette Myers et sa mère ont émigré au Canada à la fin de la guerre. Ses mémoires ont été publiés. (1)

 

Où commence votre histoire ?

M.M : Mes parents étaient polonais, nés à Varsovie. Il y avait beaucoup d’antisémitisme en Pologne. Un jour, ils se promenaient dans la rue et deux énergumènes ont couru après eux. Ils ont frappé mon père au front avec une bouteille cassée. La police est venue, mais elle a embarqué Maman et Papa au poste. Il y a un dicton polonais qui dit : Heureux comme Dieu en France. C’est à ce moment-là qu’ils sont partis à Paris, en 1926.

 

Avez-vous vécu la montée des sentiments antisémites en France ?

M.M : J’étais une enfant, donc très peu. J’avais dix ans quand j’ai commencé à porter l’étoile. C’était en 1942.

 

Une des particularités de votre histoire, c’est que votre mère vous a protégée des horreurs de la guerre. Elle a quand même dû vous expliquer le port de l’étoile…

M.M : Maman a expliqué qu’à Paris, comme partout en France, des gens devaient porter l’étoile pour s’identifier. Elle n’est pas rentrée plus que ça dans le sujet. Pour moi, tout se rapportait à Maman. Voyez-vous, mon père est mort quand j’avais trois ans. En France à ce moment-là, seuls les hommes étrangers avaient le droit de travailler. Maman, cette toute petite bonne femme, a été jusqu’au ministère du Travail à Paris pour exposer son cas. Maman a été la première femme étrangère en France à obtenir un permis de travail.

 

Est-ce que l’attitude des gens a changé lorsque vous avez dû porter l’étoile ?

M.M : J’avais une voisine, Marguerite, qui était allée faire sa première communion. Et moi, j’étais allée l’attendre à la sortie de l’église. Je portais l’étoile. Tout le monde est sorti de l’église. D’abord j’avais mis la main sur l’étoile pour la cacher, et puis je me suis dit : Je n’ai pas fait de mal ; je dois la porter, je la porte. Et Marguerite, je ne l’oublierai jamais, est sortie de l’église, et avant d’aller vers ses parents, elle a couru vers moi et m’a embrassée. Moi qui portais une étoile. C’était magnifique.

 

Vous connaissiez déjà le village de Champlost quand vous avez fui Paris en 1942, alors que les rafles s’intensifiaient…

M.M : Le gouvernement français avait évacué les femmes et les enfants hors de Paris en 1939, parce qu’ils pensaient que la ville serait bombardée. Moi j’avais été évacuée vers le village de Champlost, dans une maison qui appartenait à un marin. Le monsieur était déjà âgé et la maison était plutôt mal entretenue.

Maman a dit à une autre dame : Venez, on va faire le ménage.

Elles ont ouvert les placards et ont trouvé un coffre dans lequel il y avait de l’argent, des bijoux, des choses que le capitaine avait rapportées.

L’autre dame a dit à Maman : Nous sommes riches ! Maman a dit : Comment nous, est-ce que ça nous appartient ? L’autre dame a répliqué : Il n’en saura rien, il est trop vieux.

Ça, ça ne marchait pas pour Maman. Elle a dit à grand-mère de faire le guet pour ne pas que l’autre dame se serve, et elle est allée chercher monsieur le curé et monsieur le maire. Là-bas, à Champlost, tout le monde est cousin. M. le maire et le marin y compris. M. le maire a emporté le coffre, et il a dit à maman : Considérez-vous comme citoyenne d’honneur de Champlost. Si vous avez besoin de nous, revenez. C’est comme ça qu’en 1942, on a pu retourner à Champlost.

 

Sous la protection du village, vous survivez à la guerre, puis vous rentrez à Paris, et à l’âge de 15 ans, en 1947, vous immigrez au Canada…

M.M : Dans les ourlets du manteau de ma grand-mère, Maman a trouvé de l’argent américain et deux lettres, chacune d’un de ses frères. Maman savait que ses frères étaient partis en Amérique. Mais pour nous, l’Amérique, ça allait du Pôle Nord au Pôle Sud. Sur les lettres, elle a trouvé deux adresses. Elle a écrit aux deux frères, qui ont commencé à entreprendre des démarches pour nous envoyer au Canada. Ils nous croyaient mortes. Puisque pendant cinq ans ils n’ont pas eu de nouvelles. Mon oncle à Toronto disait la prière des morts pour nous à la synagogue.

Une fois arrivée à Montréal, je suis allée à l’école anglaise. Maman aurait bien voulu me mettre dans une école française, seulement comme nous n’étions pas chrétiens, c’était impossible. Il fallait qu’on aille à l’école anglaise qui était protestante. J’étais malheureuse, parce que je ne parlais pas un mot d’anglais. Nous parlions yiddish. Comme le yiddish c’est une langue vivante, il emprunte un peu de toutes les langues. Nous dans notre yiddish, on mettait des mots français. À Montréal, ils mettaient des mots anglais, que je ne comprenais pas. C’était difficile.

Même, je me souviens de la fois où j’avais besoin de chaussures. Avec Maman on est arrivées sur la rue Sainte-Catherine. À la devanture d’une boutique, il y avait affiché : Gratuit avec chaque paire de chaussures, une paire de claques. Ici, les claques, ce sont les caoutchoucs qui se mettent sur les chaussures. Pour nous, les claques ce sont les baffes. Alors on n’est pas rentré.

 

Quelle identité avez-vous retenue ? La française, la juive, la canadienne, la polonaise…

M.M : Je ne me suis jamais sentie polonaise. Je suis française de naissance et canadienne d’adoption. Canadienne-juive, ou juive-canadienne, ça dépend. Par exemple, nous les Canadiens juifs de l’Est, quand des lois sont promulguées, on demande toujours : Est-ce que c’est bon ou mauvais pour les juifs ?

Je suis croyante, mais pas pratiquante du tout. En revanche, ma fille est très pratiquante. Maman venait d’une famille de Hasidim, très pieuse ; et les parents de Papa étaient athées. Il y a une forte identité juive, ce n’est pas que la religion. Nous savons que nous sommes juifs, c’est dans notre corps, dans nos veines.

 

Vous avez décidé de raconter votre histoire dans un livre…

M.M : Il me semble que les enfants ne savent pas tout ça. Je crois qu’à la maison, ils ne l’ont pas appris. Ce n’est pas dans les cours. Il faut un rappel. Il faut que les enfants sachent, pour qu’ils soient tolérants envers les autres. Peu importe si les gens parlent une autre langue, s’ils s’habillent différemment, il faut les aimer. Aujourd’hui, il y a des gens qui se détournent quand ils voient une dame avec un fichu sur la tête. C’est idiot.

Quand nous sommes arrivées à Montréal, j’ai dit à Maman : Ça n’arrivera pas ici, ce qui est arrivé. Alors Maman a dit : Il ne faut jamais dire ça. L’Allemagne était le pays le plus cultivé d’Europe. Les grands compositeurs, les grands écrivains, les grands philosophes, tout ça c’était en Allemagne et regarde ce qui est arrivé.


(1) Les Lieux du courage, les mémoires de Muguette Myers, sont publiés par la Fondation Azrieli. C’est le 74e livre dans la collection Azrieli des mémoires de survivants de l’Holocauste, qui est distribuée gratuitement dans les écoles du Canada.