Dénombrement des francophones : Les périls du recensement

Frederic Bérard

Dénombrement des francophones au pays : une mer de données

Langue maternelle, langue le plus souvent utilisée au travail, langue parlée à la maison… En sept questions, Statistique Canada devrait permettre de dénombrer les francophones au pays. Mais les francophones des uns sont-ils les mêmes que ceux des autres ? Francopresse a tenté de savoir comment on dénombre les francophones, si les données nuisent à nos communautés, et si les données pourraient être encore étirées.


Lucas Pilleri (Francopresse)
Frederic Bérard
Frederic Bérard. Crédit photo: Laurence Labat.

Qui est francophone ? Qui a le français comme langue maternelle ? Qui parle le français à la maison ? Toutes ces questions renvoient à des variables différentes mesurées par Statistique Canada. Si les données du recensement sont riches, les conclusions n’en sont pas moins complexes, voire ambiguës. Problématique sociologique mais aussi politique, le flou du dénombrement peut nuire aux communautés francophones en situation minoritaire.

Le recensement canadien compte sept questions linguistiques. Cette profusion, si elle fournit une indéniable richesse sur la situation linguistique du pays, « implique toutefois d’avoir une connaissance plus approfondie pour bien interpréter les données », selon Jean-François Lepage, sociologue et analyste de recherche principal à Statistique Canada.

Lors d’un séminaire intitulé Des clés de lectures pour interpréter les données linguistiques du recensement de 2016, tenu le 12 septembre dernier à l’Université d’Ottawa, le statisticien tenait à clarifier les différents indicateurs linguistiques, les façons de les utiliser et de les interpréter.

Jean-François Lepage
Jean-François Lepage
Une complexité déboussolante

Qu’est-ce qu’un francophone ? « La question est complexe », avoue l’expert de Statistique Canada. Il existe en effet diverses façons de dénombrer les francophones. Citons, par exemple, la première langue officielle parlée (PLOP), ou la définition inclusive de francophone (DIF) qui fait débat. Selon cette dernière, ce sont plus de 600 000 Franco-Ontariens qui sont recensés depuis 2011.

Ce genre de définition plus inclusive permet même à la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) d’affirmer qu’il y aurait « 2,7 millions de personnes qui ont choisi le français ». Enfin, il faut aussi mentionner le taux de bilinguisme de Statistique Canada, mesuré à 17,9 % pour 2016, indicateur faisant référence à « la capacité de soutenir une conversation en français et en anglais ».

L’enjeu politique

Comment s’y retrouver ? « Ce n’est pas à Statistique Canada de trancher pour dire si une méthode est meilleure qu’une autre », avance Jean-François Lepage. En tant qu’organisme « neutre », son rôle serait de « donner des informations scientifiques, et faire des recommandations ». L’analyste tient d’ailleurs à préciser : « Définir une population pour des raisons analytiques et politiques sont deux choses différentes ».

Martin Meunier
Martin Meunier

Pourtant, la question politique est centrale pour certains. Martin Meunier, professeur en sociologie à l’Université d’Ottawa, nuance : « Les statisticiens visent la neutralité mais ne sont, de fait, pas neutres puisque les recherches de Statistique Canada sont financées par le gouvernement ».

Pour M. Meunier, titulaire de la chaire de recherche Québec, francophonie canadienne et mutations culturelles, les indicateurs du recensement mettraient l’accent sur un aspect spécifique de la réalité. « C’est donc bien politique », ponctue-t-il. Jean-François Lepage reconnaît de son côté que « les données structurent et limitent la réalité sociale », faisant ainsi savoir que ce sont les données statistiques existantes qui déterminent les définitions.

Un flou nocif

Pour Martin Meunier, les chiffres peuvent faire transparaître des réalités bien différentes. Certains opteront pour la langue parlée à la maison pour un constat optimiste alors que d’autres, plus pessimistes, privilégieront la langue maternelle. Le sociologue avertit néanmoins : « Une tendance malgré tout s’affirme, celle de la diminution du prorata de francophones hors Québec ».

Pour le professeur, la prolifération des indicateurs peut ainsi masquer une réalité alarmante : « On se demande parfois où on veut en venir. On pourrait croire qu’avec tous ces nouveaux indicateurs, il y a parfois une volonté de présenter de manière moins dramatique la réalité ». Il rapporte que certains y voient même « une manœuvre pour embrumer la tendance de fond ».

La multitude des lectures possibles est d’autant plus problématique qu’elle affecterait aussi la vitalité des communautés en situation minoritaire. « Les services francophones étant liés au nombre sur le plan constitutionnel, il est essentiel d’avoir des chiffres précis », soutient Martin Meunier.

Pour Frédéric Bérard, codirecteur de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques, une sous-évaluation entraînerait la déconsidération des instances politiques, et la surenchère trahit, elle, « un manque de rigueur et de crédibilité ».

En fond se retrouve la question de la survie des communautés minoritaires. Si certaines voix suggèrent que les nouveaux indicateurs font « état de la présence de la langue française sur le territoire, et non de la vitalité des communautés francophones », Jean-François Lepage confirme que Statistique Canada « ne parle plus des groupes linguistiques, mais de la présence des langues ».

Pour éclaircir la situation, certains préconisent la conduite d’études plus fines sur la question linguistique, à l’instar de Martin Meunier qui souhaiterait une nouvelle Enquête sur la vitalité des minorités de langues officielles, dix ans après sa première publication en 2006, afin d’obtenir « une réalité plus prégnante du fait français ».


1971 : Premier recensement autoadministré, incluant une question sur la langue parlée à la maison le plus souvent, qui permettra ensuite de développer la PLOP (première langue officielle parlée)

1991 : Ajout d’une question sur la connaissance des langues tierces

2001 : Ajout d’une question sur les autres langues parlées régulièrement à la maison et ajout de questions sur les langues utilisées au travail

2011 : Ordre des questions linguistiques modifié

2016 : Retour au formulaire détaillé, comprenant sept questions linguistiques – une sur la langue maternelle, deux sur la connaissance des langues, deux sur la langue d’usage au foyer, et deux sur la langue de travail

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