Dénombrement des francophones au Canada : Qui dit vrai ?

Diagramme sur la démographie francophone dans les Amériques

Dénombrement des francophones au pays : une mer de données

Langue maternelle, langue le plus souvent utilisée au travail, langue parlée à la maison… En sept questions, Statistique Canada devrait permettre de dénombrer les francophones au pays. Mais les francophones des uns sont-ils les mêmes que ceux des autres ? Francopresse a tenté de savoir comment on dénombre les francophones, si les données nuisent à nos communautés, et si les données pourraient être encore étirées.


André Magny (Francopresse)

La Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) parle dorénavant de 2,7 millions de personnes qui ont choisi le français dans neuf provinces et trois territoires. Le Centre de la francophonie des Amériques avance dans son site que près de 23 % de francophones composent le Canada. À travers tout ça, les chiffres du dernier recensement de 2016 de Statistique Canada nous montrent que 950 000 personnes hors Québec affirment avoir le français comme langue maternelle. Est-ce qu’on fait vraiment dire tout et n’importe quoi aux colonnes de chiffres en matière de francophonie canadienne ? La question est probablement plus complexe.

Diagramme sur la démographie francophone dans les Amériques
L’évolution de la distribution et du poids relatif des francophones. Source : Étienne Rivard, Espace francophone des Amériques : portrait dynamique et géographique d’une francophonie plurielle, Cahiers de l’ODSEF

Tout d’abord, précisons ce que signifie « langue maternelle » pour Statistique Canada. Selon l’organisme gouvernemental, il s’agit de « la première langue apprise à la maison dans l’enfance et encore comprise par la personne au moment où les données sont recueillies. Si la personne ne comprend plus la première langue apprise, la langue maternelle est la deuxième langue apprise. »

Avec cette définition, on arrive ainsi à un peu plus de 20,5 % de la population ayant le français comme langue maternelle au Canada, en y comptant le Québec. Alors comment expliquer que la FCFA parle de 2,7 millions de parlant français dans l’ensemble des provinces anglophones et des territoires alors que les statistiques officielles arrivent tout juste à un million de francophones en terre canadienne ?

C’est que les chiffres sont plus inclusifs du côté de la FCFA. « Quarante ans d’immersion, voilà ce que ça donne », lance fièrement le président de l’organisme national, Jean Johnson, en expliquant que sa fédération comptabilise à la fois les centaines de milliers de francophones issus de l’immigration, qui n’ont pas nécessairement le français comme langue maternelle — c’est le cas notamment de nombreux peuples d’Afrique du Nord ou de l’Afrique subsaharienne — et de ces parents canadiens anglais « qui ont choisi le français par amour pour la langue » et qui souhaitent que leurs enfants aient cette ouverture sur une autre culture.

S’investir pour mieux investir

« La FCFA a tout intérêt à prendre le chiffre qui est le plus mobilisateur. » Celui qui parle ainsi, c’est Étienne Rivard, professeur adjoint en géographie à l’Université de Saint-Boniface, auteur de Espace francophone dans les Amériques : portrait dynamique et géographique d’une francophonie plurielle. L’ouvrage publié en collaboration avec d’autres universitaires est paru une première fois en 2008 grâce à l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone et fut revu en 2016. C’est cet ouvrage qu’utilise le Centre de la francophonie des Amériques quand il parle de 33 millions de francophones sur le continent américain.

Même pour un chercheur réputé comme M. Rivard, le dénombrement des francophones n’est pas toujours aisé. « Se prêter au jeu du décompte du fait français, c’est souvent se condamner à étirer la signification de certains indicateurs démographiques » comme il l’indique dans son ouvrage. C’est ainsi que dans son étude, « la variable de l’usage du français (« langue parlée le plus souvent à la maison ») au Canada a ici été préférée à celle sur la connaissance du français langue officielle. » Pourquoi ? Parce que pour des fins de comparaison avec d’autres pays, notamment les États-Unis, c’est plus facile d’utiliser cette donnée, moins arbitraire que la connaissance d’une langue.

Pour Étienne Rivard, les statistiques sont importantes. Ne serait-ce qu’au plan politique. « Nous, au Manitoba, les francophones, on a légalement le droit à des services en français. Cependant, on n’a pas identifié tous ceux qui auraient le droit à ces services. » D’où l’intérêt d’être sans doute plus inclusif pour avoir plus de sous auprès des gouvernements.

C’est en partie ce que fait l’Ontario en utilisant la Définition inclusive de la francophonie (DIF). Adoptée en 2009 par Queen’s Park, la DIF stipule que sont considérées comme francophones « les personnes pour lesquelles la langue maternelle est le français, de même que les personnes pour lesquelles la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais, mais qui ont une bonne connaissance du français comme langue officielle et qui utilisent le français à la maison. »

Cette définition est loin d’être utilisée par les autres provinces. Le devraient-elles, ne serait-ce que pour garder à flot le pourcentage de francophones au Canada ? Selon Jean Johnson, « les communautés francophones ont tout à gagner à s’investir » au sein de leurs communautés si elles veulent, en échange, des investissements significatifs de la part des gouvernements.


Langue maternelle – Faits saillants en tableaux, Recensement canadien de 2016
Région Total Anglais Français Anglais et français Langue non officielle
Canada 34 767 255 19 460 855 7 166 705 165 325 7 321 060
Alberta 4 026 650 2 991 480 72 155 10 225 870 945
Colombie-Britannique 4 598 415 3 170 110 57 425 57 425
Île-du-Prince-Édouard 141 020 128 005 4865 485 7160
Manitoba 1 261 620 900 610 40 525 4365 288 985
Nouveau-Brunswick 736 280 472 725 231 110 7280 23 150
Nouvelle-Écosse 912 295 830 220 29 465 3445 44 550
Nunavut 35 690 11 020 595 45 23 345
Ontario 13 312 870 8 902 320 490 720 54 045 3 553 925
Québec 8 066 560 601 155 6 219 665 72 395 1 060 830
Saskatchewan 1 083 235 892 620 15 095 2045 156 960
Terre-Neuve-et-Labrador 515 680 499 705 2355 585 11 920
Territoires du Nord-Ouest 41 380 31 765 1170 145 7625
Yukon 35 560 29 110 1570 220 4210