De Victor Hugo à nos écoles françaises

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

 

Attablé à Toulon. Il fait chaud, mais pas trop. Le ciel est bleu carte postale. On y est bien. Soudain, un bruit de verre brisé. Un coup de mistral vient de renverser trois coupes à vin sur la table voisine… Vides, heureusement. Mais mon esprit est ailleurs, à l’École secondaire publique De La Salle à Ottawa. Pourquoi ? Parce que j’y ai déjà rencontré Jean Valjean, ce célèbre personnage de Victor Hugo qu’un larcin avait conduit au bagne de Toulon.

 

À De La Salle, on enseigne les arts en général. On y avait monté Les Misérables dans le cadre d’un cours en théâtre. Ce seul souvenir me fait retraverser l’Atlantique.

Du coup, je vois la futilité des résistances du Canada anglais face à l’école française.

Le dossier scolaire est toujours source de tension en Colombie-Britannique, en Alberta, en Saskatchewan, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Yukon.

Cela ne signifie pas que tout soit rose ailleurs.

 

À Terre-Neuve-et-Labrador, le président de la Fédération des parents francophones l’a bien fait comprendre lors de la consultation publique fédérale sur les langues officielles l’année dernière. Luc Larouche connait une école francophone « temporaire » vieille de 15 ans dans sa province. Juste en face trône une école anglophone splendide, moderne et tout. Le cabanon à l’ombre du château.

Triste constat, 35 ans après l’adoption de la Charte des droits et libertés… Tout se passe comme si la valorisation du français appauvrissait le pays.

Tous ces gouvernements qui rechignent à donner au français son plein espace sur leur territoire minent avec insouciance un des éléments qui font la force du Canada dans le monde.

Pourtant la valorisation du français a de grands mérites.

 

Il en résulte une population capable de comprendre ces deux grandes communautés linguistiques du monde, anglaise et française. L’Organisation internationale de la Francophonie compte 84 États et gouvernements.

Le Canada a beau faire partie des grandes organisations internationales, son seul poids politique ne l’avantage pas. Il lui faut créer des alliances stratégiques. La francophonie le rapproche du tiers des états membres de l’ONU. Il y a là une belle porte d’entrée dans le monde complexe des échanges internationaux.

Les dommages causés par la négligence ne sont pas immédiats, mais ils sont comme l’érosion sur un littoral ou la fonte des glaces de l’Arctique si on ne les prévient pas… Peu à la fois, mais avec des dégâts peut-être irréparables.

 

Le Canada en a été protégé jusqu’à ce jour. Ce sont surtout les francophones qui en ont le mérite, ceux qui ne se sont pas laissé marcher sur les pieds en luttant patiemment contre des gouvernements qui voulaient les faire taire.

L’ouverture politique n’est pas le seul fait de quelques brillants diplomates, mais aussi d’une population entière qui la pratiquera par sa culture et son savoir transmis par le système d’éducation.

Ces adolescents qui ont monté Les Misérables dans leur école connaissent au moins par l’esprit ce coin du monde qu’est la France. Leur univers a depuis longtemps dépassé les frontières de leur pays.

 

Par l’enseignement des deux langues officielles, le Canada a l’avantage de préparer une jeunesse capable de tendre la main non pas à une seule, mais à deux grandes communautés linguistiques mondiales. Le jour viendra-t-il où tous les Canadiens en seront convaincus ?

 

Arrêté au feu rouge près de l’école De La Salle, je revois Toulon. C’est ce qui se passe dans la tête d’un élève qui apprend le monde. Par la magie du livre et de l’étude, il franchit l’espace et le temps pour prendre conscience de sa place dans la communauté planétaire, une communauté bien plus grande que son seul pays.