Ralliement Ville bilingue du 31 mai

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

 

Quand on est en pleine tempête et que l’étrave de son bateau plante dans la plume, on souhaite qu’il n’y ait pas une faiblesse cachée dans la nature… On n’y pense pas quand il fait beau. La vague nous berce doucement, le bleu du ciel et de la mer nous enveloppe de ses privilèges. Le paradis, quoi… Mais il n’est pas éternel.

Gare aux insouciants qui oublient que le temps peut se gâter.

C’est à cette analogie que m’a fait penser la jeunesse franco-ontarienne quand elle est descendue dans la rue le 31 mai pour demander que la Ville d’Ottawa soit officiellement bilingue, à l’image du Canada.

Les détracteurs se demandent pourquoi. Il est vrai que côté services en français, ce n’est pas si mauvais dans la capitale nationale. La politique linguistique de la Ville a adoptée en 2001 semble satisfaisante. Du moins, c’est ce que démontre un sondage mené par Radio-Canada, publié le 23 novembre 2016.

Bien sûr, rien n’est parfait. C’est parfois un peu difficile quand on demande un service spécialisé, mais tout compte fait, il n’y aurait pas de quoi fustiger le maire Jim Watson quand il vante les mérites de sa politique.

Ça va pour aujourd’hui. Le vent est bon. Mais, il y aura toujours demain avec ses imprévus.

C’est ce qui a poussé la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) à protester, avec l’appui de l’Initiative #OttawaBilingue et de l’Association des communautés francophones d’Ottawa (ACFO). Madeleine Meilleur, nommée Commissaire aux langues officielles, était à leur côté.

De plus, Dialogue Canada et Zachary Richard s’en sont mêlés tandis que le mouvement Ottawa Bilingue rencontrait une dizaine de députés fédéraux à ce sujet.

Le problème, c’est que l’engagement de la Ville envers le bilinguisme ne repose que sur une politique, ce qui est loin d’un statut officiel. Le conseil municipal peut la changer à tout moment.

Revenons à la jeunesse franco-ontarienne. Quand on est jeune, c’est l’avenir que l’on a devant soi avec le risque de voir tourner le vent.

Est-ce jouer aux oiseaux de malheur en prévoyant le pire ? Non. On sait par expérience que le bilinguisme au pays connait des hauts et des bas même avec nos garanties constitutionnelles pourtant irrévocables. Les francophones gardent un souvenir plutôt amer de l’administration Harper.

Supposons un mouvement semblable à la Ville d’Ottawa avec une politique qu’un simple vote peut renverser…

L’avenir serait moins incertain s’il n’y avait pas de résistance, mais il y en a. La présidente de Canadians for Language Fairness, Kim McConnell, y voit une idée très dispendieuse. « Payer des taxes à la Ville d’Ottawa pour des emplois, pour que les Québécois viennent prendre ces postes ? C’est inacceptable ! Ça s’aggrave et c’est quelque chose qui rend plusieurs personnes très en colère. »

Le germe est là. Il peut grandir. Ceux qui seront ici demain veulent s’en protéger.

Le Commissariat aux langues officielles rapportait à la suite d’un sondage en août dernier que 87 pour cent des Canadiens sont d’accord pour qu’Ottawa ait un statut bilingue.

Quand on y pense… Le Canada compte une province à majorité francophone, le Québec, et une officiellement bilingue, le Nouveau-Brunswick. Le français se parle partout au pays, par des citoyens tout aussi canadiens que les anglophones. Un pays aussi dont quatre gouvernements vivent la Francophonie internationale au sein l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Officiellement bilingue, Ottawa serait une capitale où se reconnaîtraient tous les Canadiens, francophones et anglophones.

En définitive, l’usage du français à la Ville d’Ottawa repose sur le sort d’un bien fragile esquif. Pourquoi ne pas lui donner un vaisseau capable de résister aux pires bourrasques ? Ce solide navire, c’est ce bilinguisme officiel que demandent ceux et celles qui seront ici assez longtemps pour voir le vent tourner.