Sommet de l’Éducation: Un pas de géant à franchir

De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.
Réjean Paulin (Francopresse)

Des murs tapissés de dessins d’enfants, formes naïves aux couleurs vives. Assis sur une chaise minuscule déguisée en causeuse, on se prend aisément pour un géant.

Mais voilà qu’un bambin vient me parler. (Appelons-le Jacques, puisque je n’ai pas le droit de nommer un enfant sans la permission des parents).

Je suis assis presqu’au niveau du sol. C’est droit dans les yeux que Jacques me regarde. Du haut de ses trois pommes, il me demande : « What’s your name? »… Et puis, juste à côté de lui, sa petite amie, Julie (nom fictif)… « Il faut parler français ! »

Là, j’ai saisi trois choses.

La première est une certitude. Un jour, ce petit bout de choux sera à la hauteur du monde adulte. La deuxième est une question. Me parlera-t-il en français ? Pas certain. Et la troisième, un constat. De ces deux petits francophones de souche, seule Julie valorise déjà sa langue maternelle.

C’est l’univers de la petite enfance tel que je l’ai vu à l’école Rivière Rideau, à Kemptville en Ontario, à une cinquantaine de kilomètres d’Ottawa. Ici, on se voue à la croissance de l’enfant et de sa culture, que l’on veut francophone pour la vie.

Voilà qui nous amène au Sommet sur l’éducation de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones. Il vient de prendre fin. Il a eu lieu dans trois villes : Moncton, Ottawa et Edmonton.

On y a beaucoup parlé de construction identitaire. L’enfant va devenir adulte, mais restera-t-il francophone ? Va-t-il déserter sa communauté en même temps que sa culture d’origine ? Ces questions parmi tant d’autres pointent vers le défi que pose l’avenir du français au pays.

« C’est primordial la petite enfance », me confie avec insistance, Jean-Luc Racine, directeur général de la Commission nationale des parents francophones (CNPF). C’est là qu’il faut commencer, il est catégorique.

Convaincue elle aussi, Monique Boudreau, directrice générale du District scolaire francophone sud au Nouveau-Brunswick, veut que l’on s’occupe autant des nourrissons que des enfants d’âge scolaire. « La petite enfance, ça commence à zéro ».

Mais la Charte des droits et libertés n’en fait aucun cas. Le droit à l’enseignement dans la langue de la minorité ne commence qu’au primaire, au Canada.

Pourtant, c’est bien avant le premier livre de lecture que l’on fait siens les mots entendus depuis le berceau.

À l’école Rivière Rideau, Myriam Quimpère, éducatrice à la petite enfance, en est consciente. Originaire du village francophone de Kedgwick au Nouveau-Brunswick, elle a aussi vécu à Québec. Elle est donc à même de percevoir le contraste entre l’enfant qui vit en français à tous âges et en tous lieux, et celui qui s’amuse en anglais au parc municipal.

Déjà à quatre ou cinq ans, la gêne s’installe. « La fierté n’est pas toujours là chez les enfants. Il faut la développer. C’est plus facile quand l’enfant est jeune ».

Il faut donc commencer avec des garderies, des prématernelles, des maternelles selon Jean-Luc Racine et Monique Boudreau. Puis, il faut vivre en communauté, ajoute Mme Quimpère. Or, la communauté inclut tout le monde, dont le nouveau né que l’on porte dans ses bras.

Or, si l’on s’en tient à notre Charte des droits et libertés, la vie linguistique ne commencerait qu’à six ans. En fait, c’est six ans de retard.

Le gouvernement fédéral va y consacrer sept milliards de dollars d’ici dix ans. Une belle ouverture selon la CNPF, qui déplore toutefois la tiédeur de « certaines provinces ».

Dommage, mais pas étonnant. On a l’habitude du bilinguisme à deux vitesses, la fédérale et la provinciale.

Ce serait bien qu’il n’y en ait qu’une seule, la plus grande. Nos chances seraient meilleures pour que Jacques et Julie conversent à l’unisson quand nous ne serons plus des géants dans leur univers… Avant que tout passe à la légende.