Le moment est venu pour le Canada de reconnaître le génocide des Grecs pontiques

Le sénateur Leo Housakos a été président du Sénat du Canada; il préside actuellement le Comité de la régie interne, des budgets et de l’administration et il représente la division de Wellington au Québec.
Sénateur Leo Housakos

Tout a débuté en 1913, au moment où les soldats turcs de l’Empire ottoman se sont mis à cibler tous les hommes grecs qui pouvaient travailler, à les conscrire dans des bataillons et à les contraindre aux travaux forcés dans le cadre de l’effort de guerre de l’Empire. Ils ont enlevé les enfants grecs et les ont assimilés de force à la société turque. Ils ont saccagé et terrorisé des villages grecs pour de prétendus motifs de sécurité interne.

Comme les Arméniens, les Grecs ont généralement été accusés d’être la « cinquième colonne » déloyale et traître au sein de l’Empire ottoman, en l’occurrence en raison des tensions permanentes et du conflit qui opposait ce dernier à l’État grec, dont l’indépendance était relativement récente et qui se trouvait juste en face, de l’autre côté de la mer Égée. La majeure partie de la population a finalement été rassemblée et expulsée de force vers l’intérieur des terres.

Il ne fait aucun doute que ces actes correspondent à la définition juridique du terme « génocide » donnée à l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies. En effet, le Canada et d’autres États ont reconnu la perpétration d’actes similaires à l’endroit des Arméniens comme étant un génocide.

Or si le génocide des Arméniens (1915-1917) est généralement connu et reconnu, le génocide des Grecs pontiques, qui pourtant date de la même période, demeure obscur. Le temps est venu de remédier à cette situation, au Canada comme ailleurs.

Avant la Première Guerre mondiale, 700 000 Grecs orthodoxes vivaient, comme ce fut le cas de leurs ancêtres pendant des milliers d’années, dans la région de la mer Noire de l’Empire ottoman, qu’on appelle parfois le Pont.

Lors de l’effondrement de l’Empire ottoman au XXe siècle, durant la Première Guerre mondiale et les années qui ont suivi, les Turcs ottomans ont cherché à affirmer leur souveraineté sur la péninsule anatolienne en établissant un État-nation « moderne. » Pour eux, cela signifiait qu’il fallait procéder à une homogénéisation forcée — ou nettoyage ethnique — de la population en déplaçant les minorités religieuses et ethniques, comme les Grecs chrétiens.

Le génocide allait se poursuivre et comprendre des actes tels que des assassinats aveugles, des viols collectifs, la destruction gratuite et la torture pour la torture, peu importe le sexe ou l’âge de la personne.

Les Ottomans ont réussi à éliminer ainsi une grande partie de la population grecque pontique. Son génocide a fait plus de 350 000 morts — hommes, femmes et enfants. Trois cent cinquante mille personnes sur 700 000 — soit la moitié de la population — ont été exterminées.

Nous ne devons pas nier qu’il s’agit d’un sort tragique — d’un génocide. Non seulement les fantômes des Grecs pontiques orthodoxes ont le droit de confronter leurs meurtriers, mais, pour paraphraser un sage, ceux qui oublient les tragédies du passé sont condamnés à les répéter.

En effet puisque le monde a choisi d’ignorer le génocide des Arméniens et des Grecs pontiques, nous avons dû faire face à l’holocauste nazi des juifs d’Europe. Nous avons fermé les yeux sur ce qui s’est passé au Rwanda et nous sommes maintenant aux prises avec des génocides comme celui des yézidis, que Daech (qu’on appelle aussi l’État islamique) est en train de perpétrer.

Voilà pourquoi j’appuie la motion au Sénat qui vise à reconnaître le génocide des Grecs pontiques, à condamner toute tentative de nier ou de fausser la véracité historique de ce crime contre l’humanité et à désigner le 19 mai comme journée de commémoration pour les Grecs pontiques tués ou expulsés de chez eux.

À titre de Chambre haute du Parlement, le Sénat du Canada est particulièrement bien placé pour ouvrir la voie en adoptant une position fondée sur les principes et en reconnaissant le génocide des Grecs pontiques.

En demandant au Parlement de reconnaître ce génocide, nous ne demandons pas au Canada de juger les autres.

Au contraire, l’objectif est de promouvoir la reconnaissance, la guérison et la sensibilisation et, ainsi, faire en sorte que de telles atrocités ne puissent se reproduire. Cela vaut pour toute nation qui souhaite être acceptée en tant que démocratie moderne. L’Allemagne contemporaine en est peut-être le meilleur exemple, elle qui a reconnu sa responsabilité dans l’Holocauste avec contrition et humilité.

Le Canada ne le comprend que trop bien. En effet, le 11 juin 2008, le premier ministre Stephen Harper a présenté des excuses officielles aux Autochtones du Canada pour le rôle du gouvernement dans le régime des pensionnats indiens. Le Canada s’est ainsi engagé sur la voie de la réconciliation avec son propre passé avec ses peuples autochtones.

L’admission de fautes prend parfois du courage et de la force, mais c’est aussi montrer sa volonté d’apprendre de ses échecs. Une nation ne peut nier les chapitres sombres et laids de son histoire, surtout si elle souhaite rester digne de la place qu’elle occupe dans le monde.

La réticence de la Turquie moderne à reconnaître le génocide des chrétiens arméniens et assyriens ainsi que des Grecs pontiques n’est pas digne du statut important dont elle jouit au sein de la communauté mondiale.

Cependant, même si la Turquie refuse de reconnaître ces génocides, nous, les Canadiens, devons unir notre voix à celles des autres qui dénoncent les génocides du passé et du présent.

Nous avons reconnu les épisodes les plus sombres de notre propre histoire ; nous devons maintenant reconnaître le génocide des Grecs pontiques.


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