Tragédie à la Grande Mosquée: « La négation de l’islamophobie a tué nos frères »

 

Des centaines de personnes ont défilé dans les rues d’Ottawa, le 30 janvier, pour exprimer leur solidarité aux proches des six victimes québécoises. (Photo : Amina Hufane)
Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

Pas question de céder à la peur ou à la haine. Tel est le mot d’ordre des citoyens suivant l’attaque du 29 janvier dans la Grande Mosquée de Québec. Alors que des douzaines de femmes et d’enfants se recueillaient à l’étage, six des 24 hommes en prière au rez-de-chaussée ont péri.
« Quand j’ai appris la nouvelle, raconte Hiba Bannani, je me suis dit que ça aurait pu être moi. Je vais à la mosquée de Halifax pour fêter l’Aïd al ou le dernier jour du Ramadan. » Sa mère l’a appelée de Tunis, inquiète.

 

« En fait, ce n’est pas une attaque contre un groupe, mais une attaque contre l’humanité, contre les valeurs canadiennes, poursuit-elle. Le Canada a toujours été pour la paix et l’accueil, on est censé être en sécurité. »

 

Eduardo Alves Dos Anjos est bénévole au Conseil national des musulmans du Canada, situé à Ottawa. « Beaucoup de gens disent que les musulmans se cachent derrière le masque de l’islamophobie pour faire peur. C’est faux, croit-il. On veut que les gens nous prennent au sérieux. L’islamophobie est réelle et nous met en danger. »
Le groupe prépare d’urgence une mise à jour de données sur l’évolution de l’islamophobie. Les crimes haineux contre les musulmans augmentent au pays, alors qu’ils baissent chez les autres minorités. De 2012 à 2015, le nombre d’incidents et de crimes haineux est passé de 12 à 59. D’autres ont été signalés depuis l’attaque à Québec.
« On souffre tous à cause de l’intolérance et de la suspicion de l’autre, soutient Eduardo Alves Dos Anjos. Les gens radicalisés vont exprimer leur peur avec la violence. Elle se manifeste en ligne, dans les autobus et les cercles d’amis. On veut que les Canadiens se tiennent debout et ne tolèrent plus la haine.
« On dit que c’est l’islamophobie qui a tué nos frères, mais c’est la négation de l’islamophobie qui les a tués. Le monde est dangereux, pas tant à cause des personnes qui font le mal que des bonnes personnes qui ne disent rien. »

 

Hiba Bannani a voulu parler, quitte à déranger, pour dénoncer la discrimination. « La communauté musulmane subit les conséquences des attaques terroristes partout dans le monde. On souffre de la mauvaise image de notre religion, surtout dans les médias. »

 

La manifestation du 30 janvier à Halifax a rassuré l’administratrice de formation. « Voir la solidarité de personnes non musulmanes m’a beaucoup touchée. »
Amina Hufane a participé aux manifestations d’Ottawa. « Dans la tragédie de Sainte-Foy, on a hésité à dire les choses telles qu’elles étaient. Pour certains, c’était inimaginable qu’un Québécois de souche ait tué des musulmans. Dans les médias, on a même parlé de ‘terrorisme inversé’. Ça m’a plongée dans une grande tristesse.
« Je trouve inquiétant qu’on puisse avoir autant de haine jusqu’à tuer six hommes, priver des enfants de leur père, des épouses de leur mari. Ces enfants ne reverront plus leur père, ces mères doivent élever leurs enfants seules. » L’enseignante et journaliste espère que la tragédie permettra de renforcer les liens avec les communautés musulmanes.
Le Canada compte près d’un million de musulmans ainsi que 195 mosquées et centres islamiques.

 

Le CNMC invite les citoyens à signaler les incidents d’intolérance dans l’espoir que les forces policières travailleront étroitement avec les communautés. L’organisme a lancé une Charte des communautés inclusives (www.nccm.ca/charter) à laquelle souscrivent quelque 400 personnes, universités, municipalités et collectivités.

 

Hiba Bannani continuera à vivre comme avant. « Il y a de la tolérance autour de moi, les gens sont éduqués et on accepte les différences. Je suis Canadienne, je suis chez moi, comme les autres. Le reste, c’est entre moi et Dieu. »